À l'occasion des 800 ans de la mort de saint François d'Assise, frère Frédéric-Marie Le Méhauté nous livre le secret de la joie qui rayonnait du Poverello : elle ne vient ni de son tempérament, ni d'une naïveté face au monde, mais d'un long chemin de dépouillement.

On imagine volontiers saint François d’Assise comme un homme joyeux, chantant avec les oiseaux, parlant au soleil, appelant l’eau, le feu et la terre ses frères et sœurs. Cette image est vraie. Les textes en témoignent et racontent la surprise de ses contemporains. Mais elle ne permet pas de saisir l’itinéraire spirituel du Poverello ni la nature de la joie qu’il rayonnait. Sa joie n’est pas le fruit d’un tempérament heureux, ni d’une naïveté devant la dureté du monde. Elle naît d’un long cheminement intérieur, quand l’homme cesse de chercher son bonheur dans la réussite, la possession ou la reconnaissance, pour tout recevoir de Dieu seul.

Pour expliquer à frère Léon ce qu’est « la vraie joie », François s’imagine revenir de nuit au couvent, dans le froid et la boue. Il frappe à la porte. Ses propres frères ne le reconnaissent pas, le repoussent, le traitent comme un importun. Et François explique à Léon que, s’il supporte cela avec patience, sans amertume, sans perdre l’amour, alors là se trouve la vraie joie. Ni le succès de la prédication, ni les conversions spectaculaires, ni la gloire de l’Ordre, ni même les miracles qu’il réalise ne donnent la joie. La vraie joie commence quand l’échec, l’humiliation ou le rejet ne parviennent pas à nous enlever la paix du cœur.

Pour comprendre cette joie, il faut revenir à la grande expérience de conversion de François : la rencontre avec les lépreux. Dans son Testament, il raconte que leur vue lui était insupportable. Puis le Seigneur le conduisit parmi eux. Avec eux, il fit miséricorde. Et, écrit-il, ce qui lui semblait amer fut changé pour lui en douceur pour l’âme et pour le corps. (Testament 1-3) Là naît la joie franciscaine : quand ce qui était repoussant et amer devient lieu de grâce. François découvre que Dieu l’attend précisément là où il ne voulait pas aller pour lui montrer que même-là, il est présent. Aucun lieu sur terre où Dieu ne se sente chez lui ! Découvrir Dieu présent même dans des lieux, des expériences où tout semble le nier. Expérimenter la joie alors que tout semble l’interdire.

Cette joie transforme toutes les relations, la manière de vivre avec les autres. François ne demande pas à ses frères d’être des hommes sans tristesse. Lui-même connaît les larmes, la maladie, l’angoisse et les conflits. Mais il sait que la tristesse durcit le cœur et fait peser sur les autres un poids qu’il ne leur appartient pas de porter. Il recommande aux frères de ne pas se montrer sombres ou hypocritement abattus, mais toujours joyeux dans le Seigneur, aimables et simples. La joie devient alors une forme de charité fraternelle. Elle n’est pas un masque. Quand nous sommes tristes, il est bon de le partager. Mais elle est une manière de ne pas faire porter aux autres le poids de nos obscurités et de retrouver le chemin de la relation.

Cette joie est aussi liée à la pauvreté, au fait de vivre sine proprio, sans rien en propre comme François l’exprime dans la règle. « Où règnent pauvreté et joie, il n’y a ni cupidité ni avarice » (Admonition 27,3). La non-possession n’est pas d’abord l’expression du manque. Elle est la liberté de ne pas mettre la main sur les choses, les personnes, les fonctions, la réputation. Celui qui ne possède rien peut tout recevoir. Le pain, l’amitié, la beauté d’un paysage, la rencontre d’un frère ou d’une sœur, tout devient don. Et ce qui est reçu peut alors être rendu à Dieu dans la gratitude. La joie franciscaine est une joie de restitution : tout bien vient de Dieu, tout bien retourne à Dieu qui est le vrai Bien, le souverain Bien, le Bien total. Nous sommes remis dans le mouvement du don trinitaire, d’un Dieu qui en lui-même n’est que don. La joie est une participation à la danse du don qu’est Dieu.

C’est pourquoi la joie de François s’élargit à toute la création. Dans le Cantique des créatures, il chante frère Soleil, sœur Lune, frère Feu, sœur Eau, notre sœur la Terre. Souvenons-nous que quand François chante les créatures, il est pratiquement aveugle et ne peut plus les contempler. Peu importe car le monde n’est plus un objet à utiliser, à dominer ou à exploiter. Il est une fraternité à reconnaître au-delà de nos différences : le lépreux est reconnu comme un frère, le Sultan d’Égypte, l’ennemi musulman, est reconnu comme un frère, le soleil est un frère, la lune une sœur, même la mort corporelle est une sœur ! Cette joie cosmique, expression de la « fraternité sublime avec toutes les créatures » (Laudato Si’ n. 218), François la chante parce que, même dans la fragilité, le monde demeure traversé par la bonté de Dieu.

La joie de François est donc une joie en Dieu. Dans les Louanges de Dieu, il s’adresse au Seigneur en disant : « Tu es joie et allégresse. » Dieu ne donne pas son amour. Il est amour. Dieu n’est pas seulement celui qui donne parfois de la joie. Il est la source même de toute joie véritable, parce que lui-même est la joie. Plus François se dépouille, plus il reçoit. Plus il renonce à posséder, plus il peut louer. Plus il consent à suivre le Christ pauvre et crucifié, plus il entre dans une liberté que rien ne peut lui arracher.

La joie de saint François n’est pas un sourire forcé ni un optimisme facile. Elle est le fruit d’une liberté profonde. Elle naît quand l’amertume devient douceur, quand la pauvreté devient accueil, quand la création devient louange, quand l’épreuve elle-même ne nous sépare plus de l’amour du Christ, mais au contraire nous ouvre à une communion plus profonde. La joie chrétienne consiste à tout recevoir de Dieu et de tout lui rendre pour nous laisser incorporer à Dieu le Père, par le Fils crucifié dans l’Esprit qui est leur unique amour.

Frère Frédéric-Marie Le Méhauté

D’abord ingénieur en France et au Japon, Fr. Frédéric-Marie Le Méhauté entre chez les Frères Mineurs et est envoyé auprès de personnes précaires : personnes de la rue, quart monde, enfants des rues au Congo... Leur écoute façonne sa recherche en théologie. En 2021, il soutient une thèse pour tenter de comprendre la « mystérieuse sagesse des pauvres » à partir de chrétiens qui partagent la Parole de Dieu avec des personnes précaires. Il est maître de conférences aux Facultés Loyola Paris. Depuis avril 2025, il est Ministre provincial de la province franciscaine de France- Belgique.

Matinée spéciale depuis Assise pour l’anniversaire de la mort de saint François d’Assise dimanche 4 octobre sur France 2 à 10h30

 

Nos évènements

Abonnez-vous au Bulletin
du Jour du Seigneur

Vous recevrez tous les deux mois en avant-première la programmation détaillée des messes, 2 mois à venir ainsi que des articles de culture chrétienne, spiritualité, patrimoine.

Je m'abonne en ligne J'abonne un proche

Aperçu du bulletin

Pour s'abonner
par courrier

CFRT / Le Jour du Seigneur
Abonnement Bulletin
45 bis, rue de la Glacière
75013 Paris

Je télécharge le bon d'abonnement

Newsletters

Recevez chaque
semaine vos
newsletters

Abonnez-vous à nos newsletters pour recevoir chaque semaine des réflexions inspirantes et des nouvelles du Jour du Seigneur. Ne manquez pas l’occasion de faire partie de notre communauté.

Les différentes newsletters