Lorsqu’il écrit L’ennemi peuple en 1882, il y a désormais presque cent cinquante ans, le dramaturge norvégien Henrik Ibsen est un visionnaire qui, avec réalisme, pose les prémisses des grandes questions écologiques, éminemment politiques du XXIe siècle. En effet, la pièce est d’une rare actualité quand le bien du peuple fait l’objet de débats sur des choix écologiques, économiques et sociaux qui, aujourd’hui, opposent administrés et administrateurs des collectivités territoriales, des nations et des cités. 

Ainsi, les habitants d’un village - sans nom - vivent collectivement, et à plusieurs titres, du fonctionnement à plein régime d’un établissement thermal. Or, suite à la détection d’un virus dans les eaux qui en alimentent les bains, le médecin Thomas Stockmann, pour des questions sanitaires parfaitement compréhensibles et légitimes, prône fermement la fermeture de l’établissement, tout au moins pendant deux années consécutives. Cependant, une telle fermeture entraînerait un déclin économique, voire une faillite, de la ville que nul, pas même le frère de Thomas Stockmann, n’est prêt d’acquiescer. Ses positions étant considérées comme foncièrement dangereuses pour l'avenir immédiat de la cité,  Stockmann devient alors  “l’ennemi du peuple”, conspué et haï de tous.

Au cœur des questions sanitaires, éthiques et politiques qu’il met en scène, Henrik Ibsen revient à l’essence même du drame quand, depuis les origines du théâtre, l’action dramatique se résorbe le plus souvent sur la figure d’un bouc émissaire au sein de la cité, en l'occurrence un “ennemi du peuple”.

Avec la complicité de Wagner Moura qui incarne Thomas Stockman, Christiane Jatahy déconstruit la pièce de Henrik Ibsen à la seule fin d’en écrire une suite sous forme d’un procès qui doit décider de la réhabilitation, ou non, de “l’ennemi du peuple”. Élargi au public de chaque représentation, à raison de onze spectateurs tirées au sort, ce procès devient un espace  délibération où Thomas Stockmann et la partie adverse incarnée par son propre frère ne cessent d’exposer leurs positions respectives.

Étayé, dans un premier temps, par une série de témoignages des deux partis, le procès permet à tout un chacun de se remémorer - voire de découvrir -  l'intrigue imaginée par Henrik Ibsen, mais aussi de saisir comment un “bouc émissaire” dédouane individu et communauté de toute responsabilité. Enfin, au plus fort de la confrontation, le dispositif conçu par Christiane Jatahy ne tarde pas à devenir un tribunal des enjeux démocratiques lorsque, confrontés à la dictature de l'opinion, le dialogue et l'intelligence de situation font figures d'"ennemis du peuple" et deviennent de véritables "boucs émissaires".

Brillamment interprété, Un procès après l’ennemi peuple fait tomber le quatrième mur, et plus encore “le mur de la haine”, convoquant tout un chacun à un examen de conscience politique quand, en ces temps qui sont les nôtres, le paysage économique, social, éthique, culturel et religieux devient de plus en plus incertain.

Un procès après l’ennemi du peuple, de Christiane Jatahy et Wagner Moura, du 11 au 22 juillet, au Gymnase du Lycée Aubanel

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

Illustration : Un procès de Christiane Jatahy 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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