Uma Luz Cordial est le troisième et dernier volet de la Trilogia Cadela Força de Carolina Bianchi, artiste brésilienne que nous avons reçue lors la rencontre “Foi & culture” du mardi 7 juillet au Parvis / Chapelle des Italiens.
Quand l’intimité, bafouée et violentée, est jetée dans le chaos le plus absolu, le cahier intime, voire le chemin de l’écriture, pourrait devenir la seule voie d’accès à la clarté. N’est-ce pas cette voie qu’emprunte Carolina Bianchi, performeuse et metteuse en scène de nationalité brésilienne, quand pour traverser le traumatisme réminiscent et totalisant du viol, elle s’achemine jusqu’aux confins obscurs de la “forêt sauvage” de l’Enfer de Dante et de la poésie mystique d’Emilie Dickinson?
La Porte de l’Enfer
Si Uma Luz Cordial ou “une lumière du cœur” n’est pas une illustration de La Divine Comédie, “référence absolue” pour Carolina Bianchi, le chef-d'œuvre de Dante en est néanmoins le paysage. Il se déploie dès l’ouverture avec une citation du chant 25 du Paradiso qui convoque le poète et tout un chacun au seuil des fonts baptismaux, puis dans une performance scénique - forêt obscure, d’aucuns diraient obscène - hantée par les réminiscence de l’Enfer dont la porte n’est autre que celle de l’intime. “Par moi on va dans la cité dolente, par moi on va dans l’éternelle douleur… avant moi, rien ne fut créé qui ne soit éternel, et moi éternellement je dure. Laissez toute espérance, vous qui entrez.” (Dante, Inferno 3).
La Porte de l’intimité
Si Uma Luz Cordial ou “une lumière du cœur” n’est pas la simple illustration d’une psychè, sans fard ni détour, celle-ci en est néanmoins la matrice, au gré d’une écriture de cahier, lieu de l’intimité comme tout cahier intime. Annoncé cinq fois dans le sommaire du spectacle, ce cahier ouvre sur des univers contrastés dont la “matérialité plurielle révèle, selon Carolina Bianchi, la confusion de ce qui se livre dans l’écriture” : “Épigraphe pour un cahier condamné”, “Le cahier rose de Lori Lamby”, “Le cahier de l’obscur”, “Le cahier rouge de l’alphabet” et “Le cahier de la mort”.
Livré, sous forme d’une conférence, ce cahier intime et d’écriture devient un lieu de pensée qui, entre brouillon et rature, tente d’ordonner ce qui, représenté en fond de scène, est un chaos, voire “le dépotoir” d’une ébullition sauvage et intérieure où les corps, dans une orgie de sons et de lumières, s’abattent les uns sur les autres comme dans le charivari d’un tableau de Hieronymus Bosch, puis se muent dans le pantin d’une petite fille rédigeant le Cahier rose de Lory Lambi de l’écrivaine brésilienne Hilda Hirst (1930-2004), manifeste cru et insoutenable du scandale de la pédocriminalité.
La Porte de la pensée
“Les gens vont au théâtre pour se divertir, mais personne n’y va pour penser”.
Penser, grâce à un retour de la littérature dans le théâtre d’aujourd’hui, Carolina Bianchi ne cesse de nous y inviter, avec l’œuvre de plusieurs auteurs contemporains latino-américains, dont Roberto Bolaño (1953-2003), mais plus encore grâce à la poésie mystique d’Emily Dickinson (1830-1886) qui, dans l’Amérique puritaine du XIXe siècle, casse tous les codes de l’écriture, jusqu’à “engloutir Dieu” pour la seule fin d’être en Dieu lui-même.
La Porte du “jour de l’Alleluia”
Au-delà de ces portes de l’Enfer, de l’intime et de la pensée, “la lumière du cœur”, à l’image de celle d’un canon de fusil selon Emily Dickinson, est une nostalgie d’un état d’être, voire de la sainteté. Si revenir en arrière est manifestement impossible et que l’ultime lumière n’est autre que le mirage d’un “reflet de bouchon de bouteille”, les vers du psaume du bon berger (Ps 22) et ceux du Paradis de Dante préludent au “jour de l’Alleluia”.
“Si jamais il arrive que le poème sacré
auquel ont pris part et le ciel et la terre
et qui m’a consumé pendant plusieurs années
vainc la cruauté qui m’éloigne
du beau bercail où je dormais agneau
ennemi des loups qui font la guerre
avec désormais autre voix autre cheveu
je reviendrai poète et sur les fonts de mon baptême
je prendrai la couronne.”
Dante, La Divine comédie, Le Paradis, chant 25
Uma Luz Cordial de Carolina Bianchi, Opéra Grand Avignon, du 4 au 7 juillet 2026 et Trilogia Cadela Força, Opéra Grand Avignon, les 12 et 13 juillet.
Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas
Illustration : Uma Luz Cordial - Capítulo III da Trilogia Cadela Força, Carolina Bianchi, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
