Dans l’écrin minéral de la carrière Boulbon et sous un ciel étoilé, Silence, la création musicale et chorégraphique de Lucie Antunes et Mathilde Monnier pourrait s’apparenter à une expérience de transe, voire à une expérience cosmique.

Contemplé de face à l’heure de son zénith, le soleil dans sa clarté ne donne plus rien à voir. Ainsi, au point ultime de sa résonance, la musique dans sa quintessence n’offre plus rien à entendre que le silence. Musicale, cette expérience est éminemment cosmique car cet intervalle qu’incarne le silence révèle celui qui, au-delà de toute mesure, sépare et unit les êtres, les choses et les réalités célestes.

A l’aune d’une telle perception de l’intervalle, Silence n’est pas sans consonner avec les investigations du jésuite allemand Athanasius Kirchner (1602-1680) qui, réfugié à Avignon, pendant la guerre de Trente Ans, construit un observatoire, publie un essai sur les cadrans solaires et découvre, entre autre chose, ce qui deviendra la musique algorithmique. Son Musurgia universalis, édité en 1650, s’inspire des théories de Pythagore, mais aussi de Boëce qui distingue la musica mundana (l’harmonie qui régit le cosmos ) de la musica humana (l’harmonie unit l'âme et le corps) et de la musica in instrumentis (l’harmonie propre à chaque instrument).

Emporté par les intervalles de la musique et de la danse qui, dans Silence, s’harmonisent jusqu’à la transe, comment ne pas songer à cette harmonie tripartite où la musique de l’instrument, de l’âme et du corps se déploient jusque dans le cosmos, et réciproquement. Emporté par le mouvement d’un cercle sans fin où, conduit par la mesure de la batterie, chaque danseur ressaisit son geste dans l’art du piano, du synthétiseur, du modulaire, du vibraphone, du xylophone, du métallophone etc…, comment ne pas songer à cette harmonie des sphères qui dépasse la rumeur du siècle ?

Au-delà de l’espace délimité par ce qui s’apparenterait à un disque vinyle, Lucie Antunes et la troupe de danse dirigée par Mathilde Monnier nous font entrer dans un temps qui se fait espace. Espace propre à chaque danseur dans leurs solos respectifs, espace propre à deux, trois puis dix danseurs dans un ballet sans commencement ni fin quand le geste se résorbe dans la musica in instrumentis, au centre du disque, avec le plus bel, le plus fragile et le plus exigeant de tous les instruments : la voix humaine.

Il ne pouvait y avoir d’autre lieu mieux approprié que la carrière Boulbon sous un ciel étoilé pour vivre ce qui s’apparente à un rêve éveillé, et mieux encore à un “état modifié de conscience”, selon le souhait de Lucie Antunes et Mathilde Monnier et la performance, individuelle et collective, de Canblaster, Hans Peter Diop, Lucia Garcia Pullès, Martin Gil, Thiago Granato, Vega Voga, Carolina Passos Sousa, Sophia Seiss et Judit Waeterschott.

Silence, Carrière Boulbon, du 4 au 8 juillet 2026

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

Illustration : Silence, Lucie Antunes et Mathilde Monnier, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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