Deux événements réunissaient les actrices Isabelle Huppert et Hye-Young Lee ces 15 et 16 juillet : Oiseau, lecture publique et scénique mise en scène par Julie Deliquet du roman Impossibles adieux de l’autrice coréenne Han Kang ; et la projection au cinéma Utopia du film La Caméra de Claire (2017) du réalisateur coréen Hong Sang-soo, tourné pendant un festival de Cannes, en une petite semaine (et l’un des trois films signant la collaboration entre Huppert et le réalisateur). La projection était suivie d’une rencontre passionnante avec les deux actrices, Hye-Young Lee étant l’une des muses essentielles à l'œuvre de Hong Sang-soo (absolument bouleversante dans Juste sous vos yeux, 2021).
Ainsi donc, la plume, c’est celle de l’”Oiseau” à sauver, mais aussi celle que Han Kang tient à la main pour écrire. L'œil, c’est celui du réalisateur, mais aussi celui de Claire et de “sa caméra”, ou ceux des milliers de spectateurs qui étaient réunis en Cour d’honneur mercredi 15 juillet face à deux femmes. L’amitié, c’est l’histoire des deux personnages d’Impossibles adieux, mais c’est aussi ce qui se joue à chaque moment de théâtre entre les interprètes et le public. Ainsi, au moment des saluts et applaudissements, devant Isabelle Huppert et Hye-Young Lee (et devant l’autrice elle-même Han Kang, dont la présence foudroyante en fin de lecture n’avait rien à envier à celle des deux monumentales actrices française et coréenne), furent projetés sur le mur de la Cour d’honneur, comme pour nous signaler ce qui se passait là, les deux mots “Impossibles adieux”, qui re-qualifiaient de manière très poétique ce qu’est la fin de tout spectacle.
C’est un événement rare et très précieux que de rentrer ensemble, à 2000 personnes en même temps en un même lieu, dans un seul livre, une seule conscience. Nous embarquons collectivement et intérieurement pour Séoul et l’île de Jeju, aujourd’hui et dans le passé, dans les rues et sous la neige. Nous aussi tournons les pages, celles du roman et celles de nos vies. Le passé des personnages nous rappelle au nôtre, plus ou moins clair ou enfoui.
C’est un objet insolite et rare également qu’un film tourné en une semaine, comme La Caméra de Claire, où la Croisette semble être projetée jusqu’en Corée du Sud. Une histoire de trahison professionnelle et amoureuse, qui finit par se résoudre grâce… au regard, à l'œil de Claire – sa caméra. Car elle le dit à celle dont elle sauve la vie : “Pour changer les choses, il suffit de les regarder très, très lentement”. À elles deux, les personnages de Manhee et de Claire fabriquent un film : celui-ci s’ouvre sur Manhee écrivant ; les photos que Claire prend de ses nouveaux amis coréens improvisés, tout au long de son séjour cannois, vont transformer leurs vies à tous à mesure qu’ils les découvrent ; Manhee découpera ses vêtements comme on découpe une pellicule, avant de finir par tout mettre en boîte et recoller ensemble grâce à des segments de ruban adhésif, qu’elle tient à couper elle-même, à l’endroit même où commençait le film.
Qu’elle soit “dans la boîte”, sur scène ou au bout de la plume, la magie opère à Avignon, donnant naissance à l’amitié au cœur des drames du passé qui refont surface (les massacres de Jeju dans Oiseau) ou des vilenies du présent qu’un lent, très lent regard, permet de soigner…
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Frères Charles, Thierry, Thomas et Rémy
