Avec Muette, Boris Charmatz investit la Chartreuse de Villeuneuve-lez-Avignon avec un solo d’une radicalité absolue, non pas celle de la solitude cartusienne qui, volontairement renonce à la parole, mais celle de la solitude ordinaire qui, face à la souffrance, la douleur et la mort, n’a pas même les mots, nos pauvres mots, pour dire et crier sa souffrance.

Si dans Somnole, Boris Charmatz s’engage dans un solo, dans Muette, il s'engouffre dans la solitude la plus absolue de la psyché.

D'après l'Évangile selon saint Jean, “le Verbe s’est fait chair” (Jn 1,15). Qu’est-ce à dire si ce n’est que le “Verbe s’est fait solitude”, de cette solitude qui, face à la souffrance, la douleur et la mort, est ce qu’il y a de plus irréductible à notre propre corps d’humanité fait de chair, d’âme et d’esprit. Or quand le Verbe se fait solitude, il n’est plus qu’un corps qui respire, aspire et soupire de ce souffle court, tenu et saccadé, parfois suspendu comme en apnée.

N’est ce pas ce corps qu’incarne Boris Charmatz qui, le temps d’un solo, nous conduit aux confins de la solitude la plus absolue ? Cette solitude, c’est la solitude de celui qui, puni, est mis au coin ; de celui qui, stigmatisé, est mis à nu ; de celui qui, violenté, est réduit au silence. Boris Charmatz, sans mot dire, traverse tous ces états dans son propre corps, tel l’enfant moqué, l’écolier puni, l’adolescent maltraité et l’adulte bafoué qui, désespéré, cherche à se laver de la souillure. Nu, totalement nu, sans pantalon, sans caleçon, sans short et dès lors radicalement démuni, le danseur incarne tout ce que le corps peut dire et dit encore, malgré lui, quand la parole fait défaut. 

Comment, face à ce solo d’une rare intensité, ne pas penser au “Cri” du peintre expressionniste norvégien Edvard Munch ? Si le cri muet de Much fait tout vibrer alentour, le cri muet de Boris Charmatz fait vibrer le corps du danseur qui, d’un instant à l’autre, subit toutes les contorsions possibles et inimaginables. 

Si dans Liberté cathédrale, Boris Charmatz ressaisit un état de sidération que les danseurs de sa troupe interprètent avec une vive sensibilité, dans Muette, il suscite lui-même cette sidération, convoquant tout un chacun à compatir, au-delà de tout discours, parole ou mot, aux maux d’une humanité malmenée, au coeur brisé.

De la lumière qui habille sol, corps et épiderme, Muette s’apparente aux métopes du Parthénon qui, avec les reliefs de l’autel de Pergame, sont autant de psychomachies. Au souvenir de ces combats immémoriaux, Muette c’est le drame originel de la psyché, aussi fragile que la bulle de savon que Boris Charmatz tente, en apnée, de préserver. Nul ne peut sortir indemne d’une telle performance qui, de l’intime ordinaire, conduit au mythe originel d’une humanité esseulée.

Muette, de Boris Charmatz, du 17 au 24 juillet, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

Illustration : Muette de Boris Charmatz, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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