Avec Maldoror, pièce monumentale de plus de cinq heures, taillée sur mesure pour la cour d’honneur du palais des papes, Julien Gosselin nous convoque au bord du puits sans fond du mal. Au travers d’une époustouflante mise en scène, le metteur en scène nous précipite dans les abîmes de l’œuvre littéraire du chilien Roberto Bolaño (1953-2003), en empruntant le chemin tracé par les Chants de Maldoror (1868) de Lautréamont (1846-1870) lesquels donnent leur nom à la pièce et dont les avertissements résonnent en guise de lever de rideau : « Dirige tes talons vers l’arrière et non vers l’avant. » Faut-il dès lors reculer, ou plonger corps et âme dans l'abyssal tragédie du mal ?
S’appuyant sur une machine scénographique élaborée, qui confine à la fabrique cinématographique, le metteur en scène tisse en trois actes un drame ininterrompu ou caméra embarquée, fumées épaisses et jeux d’acteurs portent aux sens du spectateur, avec une précision documentaire, la fiction trop réelle d’une littérature de la malignité.
Pour la première fois dans l’histoire du Festival et avec un dispositif qu’il ne pourra nulle part ailleurs répéter, il ouvre, dès les premières minutes de la pièce, une dimension inattendue de la scène en plongeant dans les profondeurs de la cour d’honneur. Il nous découvre en effet un puits profond, bien réel et habituellement caché aux yeux de tous, et dans lequel il fait descendre un homme et une caméra embarquée. Malgré la tentative de remontée, l’homme n’en reviendra jamais.
Le premier acte s’appuie sur La Littérature nazie en Amérique (1996) de Roberto Bolaño, célèbre auteur chilien que Julien Gosselin avait convoqué avec 2666, dès 2016 à la Fabrica. Déjà le chaos se déployait sans limite aux confins du Mexique dans la ville de Santa-Teresa, et si la mise en scène spectaculaire portée par la vidéo en direct donnait une intensité grave et terriblement sensible à de trop nombreux féminicides, les outils scénographiques que Julien Gosselin déploie aujourd’hui décuple la gravité de son propos avec une série d’entretiens de sympathisants du III Reich réfugiés en Amérique du Sud après la défaite de 1945. Ces figures fictives, déformées par l’âge et la maladie – quasi-mourantes – rendent présent, de façon crue, la persistance « résiduelle » mais non moins mortifère, du mal humain dans son expression la plus absolue. Dans ces cœurs desséchés demeurent, malgré les ans, la fascination pour Hitler dont le souvenir hante celle qui, dans son enfance, fut bercée par le Führer lui-même.
Le fond du puits ne cesse de se dérober lorsque, dans l’acte second, l’enquête se pousuit autour de l’infame Carlos Wieder, artiste et poète autoproclamé, auteur, au nom de l’art, du meurtre de deux sœurs, les soeurs Garmadia. Cette fois, Julien Gosselin fait éclater le quatrième mur – celui sépare le public de la scène – comme il ne l’avait jamais fait jusque-là. Non seulement les spectateurs sont conviés sur scène à une soirée festive et arrosée, comme en 2024 avec Extinction, mais ils entrent littéralement dans la fabrique de la pièce. Tantôt devant, tantôt derrière la caméra, ils sont avec les acteurs en coulisse d’un récit aux multiples lieux et protagonistes. Alors, une caméra peut filmer hors-champ, un mort peut reprendre vie quand il n’est plus à l’image, le dos d’un décor en produit un nouveau et un même objet peut naviguer, d’un espace scénique à l’autre, au gré des besoins de la mise en scène d’une enquête haletante.
À la fin du troisième acte, qui redonne la parole aux poètes au travers de discours enflammés, les protagonistes disparaissent sous la scène. L’obscurité ne triomphe pas car, par delà le fond du puits, par delà le fond de scène, demeure encore - peut-être - une place pour l’inattendu.
Par-delà la performance artistique et littéraire de Maldoror, la réalité et les apories inhérentes à l’observation du mal ne peuvent nous faire oublier que c’est dans ce contexte de violence absolue, là-même où l’humanité est livrée en pature à l’esclavage du mal, qu’est née la théologie de la libération. D’ailleurs, l’un des pères de cette expression sud-américaine de la pensée chrétienne, le péruvien Gustavo Gutierrez (1928-2004), invitait, pour une libération, à “boire à son propre puits » ; et dès lors, ne pas trop vite détourner le regard d’un puits sans fond.
Quelques heures après Maldoror de Julien Gosselin dans la cour d’honneur du palais des papes, quelle surprise de croiser à nouveau l'œuvre de Roberto Bolano dans Uma Luz Cordial de Carolina Bianchi à l’opéra grand Avignon ! N’est-ce pas la preuve que l'œuvre de cet écrivain chilien d’origine parle aux générations d’aujourd’hui quand, face au monde tel qu’il est de nos jours, l’origine du mal est une question crucifiante.
Maldoror de Julien Gosselin, Cour d’honneur du Palais des papes, du 4 au 12 juillet 2026
Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas
Illustration : Maldoror de Julien Gosselin, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
