L’Hors-présence ou Chimères du pays de Morsan, pièce écrite et mise en scène par Tiphaine Raffier, a les ressorts et les qualités d’un thriller, mais savamment et judicieusement construite en trois actes, elle pourrait s’apparenter au drame d’un opéra séria où le protagoniste - devant sa propre mort - suscite une tempête autour de lui. Car, dans le cadre feutré d’une petite maison au pays de Morsan, c’est bien une tempête que déchaîne la phase dite “terminale” du cancer de Laure : une sourde tempête où nul n’est à l’abri et dont nul ne peut sortir indemne lorsqu’elle déchire le cœur, renverse toutes les convictions et, in fine, abat tout le monde.

Dans un contexte houleux, avec le courage d’un non savoir, lorsque savoir et en savoir trop confinent à l’erreur, la pièce nous interroge sur la fin de vie, alors même que les questions liées à la mort active, aux soins palliatifs, aux responsabilités collectives et individuelles, suscite actuellement en France les débats houleux de l’Assemblée nationale et du Sénat. 

Avec la maîtrise dramaturgique et scénique que requiert un tel sujet, Tiphaine Raffier et ses excellents comédiens nous acheminement jusqu’aux confins de l’hors-champ, de l’hors-la-loi, et de l’hors-jeu, selon les titres donnés aux trois actes d’une pièce remarquable dans les questionnement qu’elle suscite.

L’hors-champ nous convoque dans le quotidien de ce qu’on ne voudrait pas voir soi-même et que nul autour de soi ne voudrait voir : la dégradation douloureuse d’une humanité empêchée dans ses gestes du quotidien le plus ordinaire quand les capacités motrices et mentales vacillent, que les membres se tordent irrémédiablement et que la déglutition devient impossible. Utilisée avec pudeur, quand bien même serait-elle celle d’un voyeur, la caméra nous achemine jusqu’à la réalité de l’hors-champ de ce qu’éprouve une humanité blessée dans sa propre chair - l’expression du visage de Laure démunie, quand, lors d’une crise de déglutition, sa croix tombe dans son assiette de soupe est terrible, poignant et éloquent.

L’hors-la-loi nous convoque dans le dilemme éthique - face à la vie et face à la loi - de ce qu’on ne voudrait pas faire soi-même et que nul autour de soi ne voudrait faire, lorsqu’il s’agit de poser un acte ou de s’en abstenir : incarnées par chaque personnage de la maisonnée, sœurs, frères et beau frère, mais aussi par le corps médical, médecin et infirmière, les convictions, les décisions et les refus alimentent une déflagration qui brûle les lèvres, l’esprit, l’entendement, le cœur et l’âme. Une fois encore, la caméra nous achemine jusqu’au non-dit que trahit l’expression d’un visage. 

L’hors-jeu nous convoque enfin au-delà de ce qui était imaginable, souhaitable ou envisageable quand, devancé par ce qui advient, la volonté - pas même exprimée par une dernière volonté -  ne maîtrise plus rien. Au-delà de la réalité, dans une maison formellement coupée en deux, Laure, Suzanna et Simon, sa sœur aînée et son frère cadet, Soren son beau-frère, l’infirmière et une voisine livrent leur ultime parole, brisée face à l’impossible, comme dans le dernier acte d’un opéra seria.

Comme en un épilogue, le dernier mot revient à un artiste-plasticien, ami de Laure, qui de sa tronçonneuse découpe le mur d’une impasse, voire d’une aporie, pour que de la faille en surgisse une clarté, voire un lumen d’intelligence sur lequel, inexorablement, achoppent les dilemmes éthiques et a fortiori humains, que suscitent la fin de toute vie.

Une fois de plus, après La réponse des hommes créée à partir des sept œuvres de miséricorde du vingt-cinquième chapitre de l’évangiles selon saint Matthieu, Tiphaine Raffier signe avec L’Hors-présence un travail profondément inspiré, car ajusté à la réalité qu’aucun avis catégorique, voire chimérique, ne peut définitivement classer, lorsque, hors-sol, il est hors-présence. 

L’Hors-présence ou Chimères du pays de Morsan, La Fabrica, du 4 au 10 juillet 2026

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

 

Illustration : Uma Luz Cordial - Capítulo III da Trilogia Cadela Força, Carolina Bianchi, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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