Dans le cadre du Jardin de la Maison Jean Vilar, Le deuil sied à Electre mis en scène par Gwenaël Morin d’après la trilogie d’Eugène O’ Neill (1888-1953), donné en moins de trois heures et demie, quasiment chaque jour, du premier au dernier jour du festival d’Avignon, est un véritable marathon théâtral où l’endurance des comédien relève de la performance.

Après le Songe d’une nuit d’été en 2023, Don Quichotte de Cervantes en 2024 et Les Perses d’Eschyle en 2025, toujours dans le même jardin, Gwenaël Morin poursuit sa lecture radicale - voire de déconstruction - du répertoire théâtral où, sans décor, sans costume et sans fard, le verbe est porté avec verve par le seul corps du comédien.

Or, plus encore que dans les éditions précédentes, le jardin de la Maison Jean Vilar, avec ses arbres et ses bosquets, sous les fenêtres d’une auguste ordonnance classique, offrent un écrin suggestif au huis clos familial, voire patriarcal et clanique, d’Eugène O’ Neill. 

Transposé de Mycène à la Louisiane, quand la famille Mannon se substitue à celle des Atrides, le drame jadis écrit par Eschyle, Sophocle et Euripide, puis revisité par Hugo von Hofmannsthal avant de devenir le livret de l’opéra de Richard Strauss, est transposé dans une des grandes et imposantes villas américaines, au lendemain de la guerre de la Sécession.

Ezra Mannon c’est Agamemnon, Christine son épouse c’est Clytemnestre, Orin Mannon son fils c’est Oreste et Lavinia dit Vinnie sa fille c’est Electre. Adam Brant, un cousin Mannon, amant de Christine et dont Lavinia s’éprend non sans se méprendre, c’est Égisthe qui dans la pièce d’Eschyle est le cousin d’Agamemnon. Enfin, Peter, un proche de la famille Mannon, c’est Pylade, l’ami d’Oreste.

Sans rien forcer, la transposition américaine de David O’Neill est au plus près du chef d'œuvre du théâtre grec, voire du mythe qui explore la part incestueuse de l’humanité quand les relations foncièrement ambigües d’Electre avec son père et son frère, confinent à la répétition dans les relations ouvertement érotique d’Electre et de sa mère Christine Mannon avec Adam Brant. De même, dans la radicalité de son geste théâtral, Gwenaël Morin est au plus près de ce mythe, quand il confie à un seul comédien les trois rôles d’Ezra, d’Orin et d’Adam.

Face à ce huis clos monstreux et délétère, entraînant non seulement le meurtre d’Ezra Mannon puis celui d’Adam Brant, mais aussi le suicide de Christine Mannon puis celui d’Orin Mannon, Peter, dans sa candeur, ne peut que repousser Lavinia qui, esseulée tente de se rapprocher de lui.

Grâce à la forme théâtrale qu’il adopte, avec l’humour que suscite un théâtre fait de trois fois rien, Gwenaël Morin avec ses merveilleux comédiens et comédiennes réussit le tour de force de nous extraire de huis clos étouffant, sans rien occulter de ce qui en est l’essence lapsaire, d’aucuns diraient un  péché des origines, ce que manifeste le nom d’Adam que David O’Neill donne au cousin des Mannon qui incarne Egiste. 

Grâce à la plume de David O’Neill, prix Nobel de littérature en 1936, le mythe grec, la geste biblique et les turpitudes de la société américaine ne font qu’un. Or, grâce à son propre travail de déconstruction, Gwenaël Morin exhume l’humanité dans son état brut pour la reconstruire, conformément à la vocation première du théâtre d’Eschyle, Sophocle et Euripide. Si Le deuil sied à Electre, le geste de Gwenaël Morin sied plus encore au festival d’Avignon ! Bravo !

Le deuil sied à Electre  d’après Eugène O’Neill, Jardin de la rue de Mons, Maison Jean Vilar, du 7 au 23 juillet.

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

 

Illustration : Le Deuil sied à Electre, d’après Eugène O’Neill, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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