Bâtir la ville, imaginer son urbanisme, dessiner son architecture, c'est donner forme à nos relations, inventer ou rêver notre façon de vivre ensemble, d’être les uns aux autres. Mais loin d’une utopie réalisée, la réalité peut porter les stigmates d’une politique au mieux hasardeuse, au pire illégale et même profondément raciste. 

Avec “Bâtir”, Salim Djaferi nous invite, au travers d’un théâtre de style documentaire, à une enquête dans des documents de politique urbaine de la France de 1950 à nos jours autour de cette question : “L’expansion des banlieues françaises s’inscrit-elle dans le prolongement du projet colonial ?”

Nos banlieues et leur assemblage si familier de tours et de barres portent, plus que toute partie de ville, la marque des expérimentations plus ou moins heureuses de la modernité en matière d’urbanisme. Pour audacieux et novateurs qu’ils aient été, ces programmes rendent manifestes nombres d’échecs dans nos tentatives de construire une convivialité, une possibilité de mieux vivre ensemble.

Salim Djaferi a grandi entre les barres de Servan et les tours d’Aulnay-sous-bois, en Seine-Saint-Denis. Il en a perçu les limites, subi les phénomènes de “ghettoïsation”, le communautarisme inévitable. En tant que franco-algérien, cette assignation à demeurer dans le même petit carré de ville apparaissait comme une évidence, résultat malheureux de nos façons modernes d’habiter.

En découvrant à Alger la Cité du Bonheur, Climat de France et la Cité de la Promesse tenue, trois cités construites dans les années 50, tout lui rappelle Balagny et des Beaudottes où il vécut son enfance. Recueillant les paroles des habitantes et habitants, de sa maman en particulier, Salim croise récits intimes et documents officiels, interrogeant l’influence de l’histoire sur nos manières de bâtir et d’habiter les villes. “ Ça c'est fait comme cà ! “ Pas si sûr ! Le comédien et metteur en scène nous révèle les traces archivistiques d’une véritable politique raciste qui flirte avec l'illégalité ou s’y installe franchement.

Cerné de trois vastes rideaux gris fluides, voiles qui voilent et dévoilent, qui libèrent mais maintiennent aussi dans le même carré clôt, Salim Djaferi esquisse la banlieue froide avec presque rien : quelques boîtes d’archives et des totems de plâtre. Dans cette mise en scène minimaliste, ce sont les mots qui soulèvent, entre les bâtiments dépouillés, les incohérences du discours et les choix intentionnels mais masqués qui orientent la politique de la ville. Le mime hiéroglyphique des tours et des barres devient une danse, dans une ambiance du milieu queer dans lequel Salim évolue. La performance donnée n’est pas une conférence universitaire et le théâtre sait se jouer de la réalité pour mieux dénoncer la vérité des objets qu’il met en scène.

L’esthétique de la barre, pour puissante qu’elle soit, laisse sur le carreau bien des gens et nations. L’échec de ce vivre ensemble est d’autant plus cinglant que l’architecture moderne, dans son vocabulaire et dans sa grammaire même avait tissé des ponts entre les rives de la Méditerranée. L’architecture de Le Corbusier par exemple, se voulait toute méditerranéenne, « jeu, savant, correcte et magnifique des volumes sous la lumière », architecture des brises-soleil et des toits-terrasses. Ainsi retrouve-t-on à la chapelle de Ronchamp ou au Couvent de La Tourette l’esthétique des mosquées de la vallée du Mzab ou des tours de Ghardaïa. Des liens encore, plus malheureux, entre son projet Obus de barres de 3 km de long serpentant sur les hauteurs d’Alger et son plan Voisin pour Paris. Et puis, la commune origine de Dar el Saheda, première cité visitée par Salim Djaferi à Alger et qui va déclencher son enquête, et le vieux port reconstruit de Marseille, deux lieux conçus par l’architecte Fernand Pouillon, auteur du fameux livre “Les Pierre sauvages” qui raconte l’épopée d’un moine bâtisseur de l’abbaye du Thoronet. Mais quelques fulgurances souvent utopiques n’éclipsent pas les tâtonnements et les erreurs de pans entiers de nos cités.

Notre rencontre Foi & Culture du 21 juillet au Parvis, fut l’occasion de tisser un lien entre le racisme institutionnalisé et les conséquences douloureuses de la colonisation et le rappel dans l’encyclique Magnifique Humanité du pape Léon XIV de ce que Jean-Paul II nommait, dès 1987, les structures de péché. Ces conditions globales, structurelles mises en place par des politiques à l’époque contemporaine, et qui blessent durablement l’humanité en l’éloignant de la fraternité universelle à laquelle nous sommes conviés : “guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation.”

« Sortir pour s’en sortir » ? De la banlieue parisienne à Bruxelles où il demeure désormais, Salim Djaferi rejoint-il  l’expérience chrétienne du détachement, une sortie de nos esclavages pour une libération, pour se découvrir et de trouver ? Il ne faudrait pas nécessairement forcer le trait du parallélisme. Mais les ressorts semblent proches : déconstruire nos murs pour  sortir de soi, pour rencontrer, jusqu'à espérer construire une paix durable par des solutions qui diffèrent de celles que les puissants de ce monde cherchent à imposer par la violence.

Si la cité des hommes est malmenée, elle n’est peut-être pas ruinée en ses fondations. Tout comme la Bible nous fait passer du jardin de la Genèse vers la Jérusalem céleste, la ville aux portes toujours ouvertes, il ne s’agit pas de soupirer sur un paradis perdu et inaccessible. Une espérance demeure : bâtir ensemble et laisser advenir la cité de Dieu et des hommes. 

Au terme de nos trois rencontres 2026, une des participantes nous confiait : « Vous êtes trop fort les frères parce que, quand on vous entend, on se dit qu’on peut parler avec tout le monde. » On ne pouvait mieux décrire ce que nous tâchons de mettre en œuvre dans les rencontres Foi & Culture en Avignon. Et c’est aussi cela bâtir.

Les frères Charles, Rémy, Thierry et Thomas

Bâtir de Salim Djaferi, du 17 au 24 juillet au Théâtre Benoît-XII à Avignon

Illustration : Bâtir, Salim Djaferi, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

 

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