Marcheurs dans la nuit

 

Ce joyeux Évangile de l’Épiphanie, frères et sœurs, m’a rappelé une petite histoire. Il faut toujours raconter des histoires, surtout pendant le temps de Noël. Surtout des histoires vraies, et celle-ci l’est.

En l’an de grâce 1930 ou environ, il y avait à l’École polytechnique à Paris — oui, oui, l’école très fameuse et très savante où l’on porte une épée et un bicorne pour faire des mathématiques — il y avait à l’École polytechnique un petit groupe d’élèves qui avaient en commun d’avoir été scouts et de vouloir le rester. À cette fin, ils ont créé ce qu’on nomme dans le jargon scout un « clan » et ils lui ont donné un nom. Le clan des Rois Mages.

Tout fiers de leur invention, ils sont allés voir la hiérarchie scoute. Rappelez-vous : on est en 1930. À cette époque tout est hiérarchique. Et là, on leur a dit : « Les Rois Mages ? Quelle drôle d’idée ! Pourquoi ne pas vous appeler ‘Saint Paul’ ou ‘Saint Jacques’ ou ‘Saint Martin’, comme tout le monde ? » Et ils ont répondu : « Parce que les Rois Mages marchent vers le Christ et qu’ils marchent dans la nuit. »

C’était bien une réponse de polytechnicien. La hiérarchie a haussé les épaules, on les a laissé faire, et tout est allé très bien. Mais qu’est-ce que ces jeunes gens ont voulu dire par « Les Rois Mages marchent dans la nuit » ?

Eh bien ! Exactement ce qu’ils ont dit. Car nos scouts apprentis savants avaient à la fois de la cervelle et du cœur.

Les Mages marchent. Ils cherchent le Christ, l’Oint de Dieu. Ils marchent dans la nuit parce qu’on ne peut suivre les étoiles que pendant la nuit. Les Mages, les chercheurs et les croyants sont tous, si je puis dire, des hiboux. Dans un monde rempli d’obscurité et de dangers, dans un monde où il est si difficile de voir et de comprendre, ils s’accrochent à un signe ténu qu’ils ne peuvent toucher, une lumière qui scintille inimaginablement loin d’eux, même pas une lumière, à peine un éclat, un murmure, une promesse.

Et dans cette nuit, ils cherchent le Christ dont ils ne savent absolument rien. Rappelez-vous : ils viennent de l’Orient. Ils ne sont pas juifs. Ils ont entendu parler de la promesse faite au peuple d’Israël. Et ce ouï-dire, ce message étrange au sens propre, c’est-à-dire auquel ils sont étrangers, les a fait se lever, se mettre en route et marcher.

Peut-être est-ce là ce qui a le plus étonné quand nos polytechniciens en culottes courtes ont expliqué leur choix d’un patronage si atypique : qu’ils admettent, eux qui avaient grandi dans des familles chrétiennes, dans une société encore largement chrétienne, que d’une certaine façon, dans le secret de leur cœur, ils sentaient à la fois étrangers à la Bonne Nouvelle et attirés par elle.

Que, scientifiques, ils étaient traversés par le doute. Que, du haut de leur vingt ans, ils avaient assez conscience de leurs faiblesses, de leur inconstance et du tragique de la vie. Que l’histoire d’un Sauveur du monde qui serait en même temps un bébé dans une étable à Bethléem en Judée leur semblait à la fois merveilleuse et ridicule. Qu’ils n’avaient plus la foi de leur enfance, qu’ils voulaient bien croire, qu’ils n’y arrivaient pas mais ne se résolvaient pas à renoncer, enfin qu’ils allaient chercher.

Chercher dans la nuit du monde, chercher dans leur nuit intime.

Et, frères et sœurs, je crois que nous sommes comme eux. Dans le secret de notre cœur, alors que nous venons à la crèche, alors que nous chantons les cantiques de Noël, nous savons bien que nous ne sommes plus des enfants. Que nous nous demandons de quoi, au juste, nous sommes supposés nous réjouir. Dans le secret de notre cœur, pour beaucoup d’entre nous, la foi n’est pas un soleil ; elle est à peine une flammèche qui vacille ; moins que cela, une étoile qui clignote parmi les météores et que le moindre nuage nous dérobe.

Mais si nous sommes comme eux, si nous sommes comme les Rois Mages de vingt ans de mon histoire, alors nous ne nous résoudrons pas à abandonner. Au contraire, nous nous remettrons en marche, avec nos cadeaux inutiles qui sont plutôt des fardeaux, avec le sentiment confus de ne pas comprendre, de ne pas être dignes, d’être, nous, hommes et femmes du XXIe siècle, aussi étrangers à Bethléem que pouvaient l’être des Assyriens ou des Persans. C’est la gloire des Rois Mages, celle des garçons de mon histoire et la nôtre : nous sommes tous des chercheurs dans la nuit, nous nous sommes levés, et nous marchons.

 

Références des textes :

1ère lecture : Livre d’Isaïe, chapitre 60, versets 1 à 6
Psaume 71
2ème lecture : Lettre de saint Paul aux Ephésiens, chapitre 3, versets 2 à 6
Évangile selon saint Matthieu, chapitre 2, versets 1 à 12

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