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« Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. »

Mes amis,

Quelle phrase merveilleuse que celle de Jérémie que nous venons d’entendre ! Je suis ici ce matin, et vous êtes ici dans cette église ou devant votre écran, non pas simplement pour accomplir un devoir religieux, comme on disait jadis, mais parce que le Seigneur nous a invités à cette célébration de l’amour, au cours de laquelle il veut encore nous rejoindre, nous saisir, lui, le Tout-Amour.

Cette phrase de Jérémie nous rappelle qu’être chrétien, ce n’est pas d’abord adhérer à des idées, si belles soient-elles, ni observer une morale, si juste soit-elle. Être chrétien, c’est suivre quelqu’un ; quelqu’un avec qui nous avons une relation d’amour. C’est donner sa vie à quelqu’un qui, depuis toujours, ne cesse de nous chercher, de nous appeler, de vouloir faire alliance avec chacun de nous. Notre vie chrétienne, elle n’est pas dans le « faire », elle est dans « l’être » : je suis aimé de Dieu. Infiniment aimé. Depuis le jour de ton baptême, Dieu n’arrête pas un seul instant de te dire et de te redire : « Tu es mon enfant bien-aimé. En toi, je mets tout mon amour. »

Alors, comment se fait-il que nous ne soyons pas davantage joyeux, davantage transfigurés ? À la
Pentecôte, on disait des premiers chrétiens qu’ils étaient pleins de vin doux ! Ils avaient l’air d’avoir trop célébré, trop chanté, trop festoyé, trop guindaillés comme on dit en Belgique … On les prenait pour des hommes ivres qui se préparaient à un mal de tête de lendemain de veille ! Alors, sommes-nous vraiment des éméchés spirituels ? Est-ce que notre foi se voit encore sur notre visage ? Est-ce que nous avons cette joie un peu folle de ceux qui savent qu’ils sont aimés ?

Attention de ne pas nous tromper. Lorsque Jérémie prononce ces mots, il n’est pas dans la lune de miel avec le Seigneur. Il est dans la souffrance, la raillerie, l’injure et la moquerie. Sa tête lui dit : « Arrête ! Tais-toi ! Laisse tomber Dieu et sa parole ! » Mais son cœur lui dit le contraire. Il voudrait renoncer, mais il ne peut pas. La Parole est devenue en lui comme un feu dévorant.

Mes amis, cela peut nous arriver aussi. Lorsque la foi devient difficile à vivre, lorsque Dieu semble silencieux, lorsque nous sommes déçus par l’Église ou par ceux qui la représentent, lorsque les épreuves viennent ébranler ce que nous croyions solide, nous pouvons être tentés de prendre nos distances avec le Seigneur. Alors, faisons comme Jérémie : retournons à notre cœur. Sous la cendre de nos oublis, de nos déceptions et de nos indifférences, il y a peut-être encore une braise. La braise de cette première rencontre, de cette parole qui nous avait touchés, de cet amour qui nous avait un jour bouleversés. Et le vent de l’Esprit, que nous avons reçu à notre baptême et à notre confirmation, peut toujours ranimer les braises du commencement.

Et le brave Pierre ? Nous venons de l’entendre, Pierre aussi a été séduit par Jésus. Il a tout quitté pour le suivre. Il l’aime tellement qu’il ne peut imaginer son maître, son ami, le cœur de sa vie, souffrir et mourir. C’est compréhensible… et pourtant Pierre est complètement à côté de la plaque. « Passe derrière moi, Satan ! » Oups !
Quelle parole terrible ! Mais tout est peut-être dans ces trois mots : « Passe derrière moi. » Le disciple doit marcher derrière son Maître, et non devant lui. C’est Jésus qui montre la route, et non nous. Pierre est rempli de bons sentiments, mais il veut dire à Dieu ce qu’il doit faire. Et nous connaissons cette tentation ! Il y a parfois des prières qui ressemblent davantage à des consignes données à Dieu : « Seigneur, fais ceci… surtout pas cela… arrange les choses comme je le voudrais ! » Nous voudrions tellement que Dieu soit Dieu… mais à condition qu’il fasse ce que nous avons décidé !

La vraie foi commence peut-être lorsque nous acceptons de laisser Dieu être Dieu. Et voilà que Jésus nous annonce aujourd’hui quelque chose que nous ne voulons pas entendre : la croix. Nous voudrions évidemment pouvoir l’éviter. Les chrétiens ne sont pas masochistes ! Mais nous sommes, comme notre nom l’indique, des disciples du Christ. Paul nous le rappelle : nous sommes le Corps du Christ. Jésus est la tête et nous sommes ses membres. Nous ne pouvons pas séparer la tête du corps. Nous ne pouvons pas vouloir la Résurrection sans le Vendredi-Saint, la gloire sans le don de soi, la vie sans le passage où il faut accepter de perdre quelque chose de soi pour aimer vraiment. La croix n’est pas la recherche de la souffrance. Elle est le lieu où l’amour refuse de se reprendre. Et c’est pourquoi saint Paul nous dit aujourd’hui : « Offrez votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. »

Alors, mes amis, peut-être que la question de ce dimanche est toute simple : Qui conduit ma vie ? Moi… ou le Christ ? Sommes-nous devant lui à lui expliquer le chemin qu’il devrait prendre ? Ou sommes-nous derrière lui, comme des disciples, acceptant de lui faire confiance ?

« Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. » Que cette parole de Jérémie redevienne aujourd’hui la nôtre. Et lorsque viendront les jours où notre foi sera plus difficile, lorsque nous ne comprendrons plus le chemin, lorsque la croix nous semblera trop lourde, souvenons-nous simplement de ceci : le Seigneur ne nous demande pas de comprendre toute la route ; il nous demande de rester derrière lui. Et si nous acceptons de le suivre jusque dans la nuit du Vendredi-Saint, nous découvrirons qu’il nous conduit déjà vers la lumière de Pâques.

Amen.


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