Frères et Sœurs,

Jésus serait-il violent ? À la lecture de l’Évangile de ce dimanche, c’est évidemment la question à laquelle on n’échappe pas.
Je ne crois pas qu’on puisse parler de violence au sens habituellement utilisé. Je parlerais plutôt d’un « acte prophétique », c’est-à-dire d’un geste fort capable d’amener ses auditeurs à la réflexion et à la conversion.

Pourquoi ne peut-on pas parler de violence ?
• D’abord parce que, sauf rares exceptions, la violence amène la violence. C’est la surenchère qui nous entraine alors dans une escalade qu’on ne parvient généralement plus à maîtriser. Or, ici, aucune escalade, aucune surenchère.
• Ensuite, on remarque que les disciples présents ne sont pas venus à la rescousse de Jésus, un peu comme si le geste de chasser les marchands suffisait.
• De plus, l’Évangile ne fait mention d’aucune résistance de la part des vendeurs.
• Enfin, le fouet dont il est ici question n’est pas une arme mais un « outil » destiné à chasser les animaux.

Il reste que parler d’un geste prophétique me semble encore plus fort – au niveau du sens – que de parler de violence.

Alors, quel geste Jésus veut-il poser ?

• Ce récit évoque, dit l’Évangile, la proximité de la fête de la Pâque juive et l’événement se situe au Temple de Jérusalem. Autant d’indications qui révèlent un moment de grande intensité spirituelle. C’est un peu comme un retour à l’essentiel.
• Il y a, bien sûr, les offrandes dont on ne peut pas nier l’importance comme geste religieux mais dont on peut aussi mesurer les risques de déviance lorsque le commerce l’emporte sur la piété.
• Il y a aussi le sens même du Temple. Quand tous s’affairent au marchandage (commerce), Dieu risque de ne plus avoir beaucoup de place. En ce sens, Jésus fait œuvre de purification. C’est comme une façon de nettoyer la pratique religieuse de toutes ses impuretés, rituelles et autres.
• Il y a enfin la comparaison que fait Jésus entre le Temple et son corps. Et c’est déjà l’annonce de la Résurrection. « Détruisez ce temple, dit Jésus, et je le rebâtirai en trois jours. »

Désormais, c’est la Résurrection du Christ qui vient authentifier toutes nos pratiques chrétiennes. Et même plus, c’est lui, le Christ, qui est devenu le vrai temple pour que, comme le dit par ailleurs l’Évangile, nous puissions l’adorer en « esprit et en vérité ». Et nos temples de prière n’en revêtent que plus d’importance lorsqu’ils nous permettent de nous rassembler, comme ici à Louvain-la-Neuve, pour vivre l’unique sacrifice, celui du Christ totalement donné à son Père et à l’humanité.

Et pour nous, chrétiens du XXIe siècle, quelle est l’actualité d’un tel passage d’Évangile ?

Nous sommes aussi à quelques semaines de la fête de Pâques et c’est « le temps favorable » pour revenir à l’essentiel.

Que nous dit l’Évangile ? Comment nous laisser interpeller par ce qui est, de toute façon, une colère de Jésus ? Non pas une colère qui cherche à détruire (une « colère-contre ») mais une colère qui est un cri (et un cri de douleur) pour la vie et la liberté (une « colère-pour »).

Au fond, c’est toute la question de nos rites et de nos pratiques qui est au cœur de cet Évangile.
Sans doute faut-il d’abord souligner l’importance de pratiquer l’Évangile. Et, parce que nous ne pouvons pas le faire seul, de pratiquer l’Évangile en fréquentant l’Église et tout ce qu’elle propose : l’eucharistie, la formation, le service de la solidarité…
Il ne s’agit pas de devenir un troupeau grégaire et servile mais de prendre notre part de responsabilité dans la vie de nos communautés chrétiennes.

Ceci étant dit, on ne peut pas nier que certaines façons de pratiquer aboutissent à mettre Dieu à distance. C’est chaque fois que nous mettons les rites au service de nos propres thèses.
Jésus vient dénoncer cette distance insupportable que nos rites et pratiques peuvent parfois mettre entre Dieu et l’homme. Il y a des sacralisations – mais aussi des banalisations – qui nous font perdre toute relation de proximité et d’amour avec Dieu et les autres.

« Ne faites pas de la maison de mon Père, une maison de trafic », de commerce, dit Jésus. Laissons-nous nous interpeller par ce mystère de la présence de Dieu.

• Que nos rites et nos célébrations nous aident à goûter cette saveur de l’Évangile et ce bonheur de « faire Église ».
• Que nos rites et nos célébrations deviennent des tremplins pour oser poser des gestes de solidarités au cœur même des chantiers de ce monde.
• Que nos rites et nos célébrations soient signes d’une beauté qui élève et que l’expression artistique dise la transcendance qui habite le cœur de chacun.
• Que nos rites et nos célébrations nous fassent rejoindre, à travers les mots et au-delà des mots, la source qui fait vivre et le cap vers lequel nous marchons en Dieu et ensemble.

Ainsi, nos rites et nos célébrations ne seront plus faits de superficialité ni, pire encore, de fausseté mais ils nous conduiront jusqu’à l’ultime et à l’intime de ce qui nous habite.

Et à ce niveau de profondeur, soyons en certains, nous ne pourrons pas manquer le rendez-vous de Dieu.
« Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ».

Amen.

Références bibliques : Ex 20, 1-17; Ps. 18; 1 Co 1, 22-25; Jn 2, 13-25

Référence des chants :