Voilà quatre dimanches que l’Église nous donne à entendre, par morceaux, le long discours de Jésus sur « le Pain de vie », contenu dans le chapitre six de l’Évangile selon saint Jean. Le dernier passage que nous venons d’écouter peut nous conduire à une certaine tristesse. Même s’il y est rapporté que les douze apôtres de Jésus l’ont assuré, par la voix de Simon-Pierre, qu’ils le suivraient jusqu’au bout, il nous est dit, d’abord, que beaucoup parmi les disciples ont finalement renoncé à continuer à marcher avec lui. L’annonce, par Jésus, que le salut définitif de l’humanité passait nécessairement par le don de sa vie, par son corps partagé comme un pain et par son sang versé comme un vin, n’était pas, en effet, facile à accueillir… et ne l’est toujours pas à notre époque.

Lisant et méditant ces paroles, je me suis demandé comment elles allaient pouvoir entrer en résonance avec la musique d’orgue, particulièrement mise en valeur en cette célébration de Nuits-Saint-Georges. Qu’est-ce que l’organiste allait bien pouvoir jouer qui soit en meilleure harmonie possible avec ce passage d’Évangile ? Surtout, qu’allait-il privilégier ? Le Jésus triste de voir partir plusieurs de ceux qu’il avait appelés à le suivre ? Ou bien la proclamation enflammée de Pierre : « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle ? »
Mais, par delà cette interrogation faite de curiosité plus que d’inquiétude, une réflexion de saint Augustin, le grand théologien berbère du quatrième siècle de notre ère, est revenue à mon esprit : « Jésus a chanté les psaumes avec sa voix. Il les a chantés avec sa vie ». Cette formule, au demeurant, reprend un verset du Psaume 32 : « Qu’il le chante, ce cantique, non des lèvres mais par toute sa vie. »

En vérité, nous ne savons pas beaucoup de choses sur la prière personnelle de Jésus, et encore moins sur son rapport au chant et à la musique ! Il y a cependant cette petite mention que l’on trouve dans les récits évangéliques de Marc (14, 26) et de Matthieu (26, 30), au début de l’épisode de Gethsémani : « Après avoir chanté les cantiques, Jésus et ses disciples sortirent vers le mont des Oliviers. » Précédemment, prenant l’image d’enfants qui en interpellent d’autres, Jésus avait raconté : « Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé; nous avons entonné un chant funèbre et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine » (Matthieu 11, 17). Depuis très longtemps les cent cinquante psaumes réunis dans la Bible sont au cœur de la prière des Juifs – ceux composés par le roi David l’ont été il y a quelque trois mille ans – et ils étaient sans nul doute au cœur de la prière de Jésus. Fréquemment, d’ailleurs, au sein même des paroles de Jésus, on trouve des morceaux de psaumes repris mot à mot, signe que le Christ était tout imprégné de ces chants de louanges ou de supplication. Nous avons souvent à l’esprit le Christ priant, beaucoup moins souvent le Christ chantant. Peut-être pouvons-nous, aussi, imaginer le Christ jouant de la flûte ? Ou encore Jésus dansant, tapant des mains et sautillant à la manière du roi David virevoltant joyeux devant l’Arche d’Alliance (1 Chroniques 15,29) ? On sait que, jusqu’à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70 de notre ère, prêtres, lévites et chantres dansaient durant les célébrations.

Jésus a chanté les psaumes avec sa voix. Il les a, plus encore, chantés avec sa vie, tant il est vrai qu’il a réalisé par toute son existence ce qui était écrit dans ces textes. Ressuscité, il le dira lui-même aux disciples d’Emmaüs : « Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes » (Luc 24, 44). Je ne sais pas si l’on peut dire que la vie de Jésus fut un long chant sans fausse note ? Il a été l’homme de l’unité et de l’harmonie parfaites. Unité intérieure en lui-même. Unité totale, harmonie totale, avec son Père de qui il était le plein représentant. Il était la pleine Parole de Dieu faite chair. Si on prend en compte cette réalité que la parole qui s’exprime le fait à travers des sons, on peut dire que Jésus a été le porteur du son divin, le transmetteur de la musique divine. Dans la tradition de l’Église, on associera d’ailleurs longtemps la cithare et le Christ, en raison des cordes de boyaux devenues chair qui ne peut plus se corrompre, et des chevilles de l’instrument rappelant les clous de la crucifixion. Mais pour Eusèbe de Césarée, théologien des troisième et quatrième siècles : « tout le peuple de Dieu peut être appelé une cithare, car il est composé de différentes âmes, comme celle-ci de plusieurs cordes, mais il n’envoie à Dieu qu’une seule prière et une seule action de grâces. »

Ils sont innombrables les musiciens, compositeurs, instrumentistes, chanteurs, qui depuis des siècles, s’efforcent de traduire en musique les mystères de la foi, la grandeur de Dieu comme la prière des hommes. Production de sons qui amplifient ce que la simple parole de l’homme ne saurait faire entendre. Sons qui se prolongent jusqu’à mourir naturellement sans que personne n’y mette un terme, à l’image de notre propre mort. Sons qui s’élèvent et qui semblent capables de rejoindre la musique céleste, celle des anges dans le ciel. Parmi tous ces gens de musique, certains se sont révélés plus grands que d’autres. J’aime, penser à ces deux génies du XVIIIe siècle, Jean-Sébastien Bach, le protestant luthérien, et Wolfgang Amadeus Mozart, le catholique. Tous les deux, ils ont été des prédicateurs, des évangélisateurs, des éducateurs de l’âme humaine par les incomparables œuvres religieuses qu’ils ont produites et qui n’ont pas cessé, depuis, d’être jouées dans les temples et dans les églises, particulièrement au moyen de l’orgue. Ils ont exprimé en musique la présence mystérieuse de la grâce dans le cœur mortel de l’homme. Et nous, quel est notre chant ? Quelle musique intérieure nous habite ? Quelle partition jouons-nous ? Savons-nous faire de nos corps, faire de nos vies, les instruments à cordes ou à vent de l’amour de Dieu ?

 

Références bibliques : Jos 24, 1-2a.15-17.18b; Ps. 33; Ep 5, 21-32; Jn 6, 60-69

Référence des chants :