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J’aimerais demander aux personnes participant à cette liturgie, ici à Biasca, et à celles qui participent au moyen de l’Eurovision, ce qu’elles comprennent quand nous disons que Jésus est monté au ciel. Nous pourrions dire que dans ces récits, l’évangéliste Luc essaie d’expliquer la séparation entre Jésus et les apôtres, car l’Ascension est le récit d’un abandon pour de futures retrouvailles, nécessitant une transformation. A bien y penser, les disciples ont dû se séparer deux fois de Jésus : la première fois le Vendredi Saint et la deuxième fois, après les apparitions pascales. Au fond ce fut pour eux un double deuil, une double séparation.
Il me semble pouvoir lire dans ces séparations la situation de nombreux croyants d’aujourd’hui qui risquent de percevoir Jésus toujours plus lointain.

Quand tu étais enfant, Jésus te semblait proche et concret. Puis, l’adolescence apporte les premiers doutes pour plusieurs motifs : la confrontation avec les technologies, la rencontre avec les autres religions, le consumérisme ou la découverte d’autres priorités. Si tu as la chance de conserver un peu de foi, même adulte les tempêtes ne manquent pas : les interrogations de la science, la confrontation avec le mystère du mal et de la souffrance. Tant de croyants aujourd’hui sont amers et déçus parce qu’ils se sentent en minorité. Beaucoup sont désorientés parce qu’ils considèrent que l’Eglise perd sa capacité à apporter sa pierre dans la société. Enfin les péchés et les crimes des chrétiens sont l’autre grande épreuve de ce temps. En conséquence, on peut se demander si l’expérience de la foi ne risque pas aujourd’hui de devenir toujours plus invisible comme le Christ monté au ciel.

Revenons aux disciples. Comment ont-ils vécu la séparation d’avec Jésus ? Si nous sommes attentifs, nous découvrons que cette absence ne débouche pas sur un vide mais sur une transformation. Avant tout, la foi se transforme parce que la force de Jésus croît avec le temps qui passe, au lieu de diminuer.

Avec Luc, nous pouvons dire que Jésus est le Christ annoncé par les prophètes, qui meurt et ressuscite. Il est le Fils, il s’élève vers le Père pour siéger à sa droite, il est le Seigneur qui réalise le règne de Dieu.
Aujourd’hui nous avons entendu un passage de la lettre aux Ephésiens. Il s’agit d’un texte des communautés chrétiennes ayant déjà acquis une certaine maturité et dans laquelle cette croissance progressive de la foi est particulièrement claire. L’auteur perçoit Jésus comme un être divin qui vient du ciel et retourne au ciel et qui est capable d’offrir aux hommes des dons précieux. Par ces dons, Jésus nous aide à accomplir notre mission et à tendre ainsi vers la perfection. Et de cette perfection, Jésus lui-même est la mesure idéale.

Un autre détail de Luc renforce cette idée de progressive croissance de la foi, quand l’évangéliste réserve aux derniers moments du récit le geste d’adoration. On peut y lire : Jésus se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Ils se prosternèrent devant lui.
En résumé, il est vrai que Jésus devient toujours plus invisible, mais la foi en lui ne se perd pas, elle devient même toujours plus forte et transforme les disciples en une communauté courageuse et active. Nous aussi, nous ne devrions peut-être pas permettre que les difficultés de la foi nous éloignent de Jésus. Apprenons des apôtres à les vivre comme l’occasion d’une transformation. Le Jésus de notre enfance ne peut plus suffire. Les jeunes, instruits par les nouvelles technologies, ont besoin de sentir un Jésus qui les touche dans tout ce qui se vit. Ceux et celles qui sont actifs dans les sciences ou l’économie ont besoin d’être provoqués sur le sens profond de tout ce qui existe. Nous les adultes, nous devons trouver des réponses aux questions sur notre engagement dans la famille et dans la société. En effet, face aux épreuves et aux renoncements de notre temps, ou la foi se transforme, ou elle disparaît. Les Apôtres ont été capables de la transformer en un miracle d’amour.

Nous devons reconnaître que même pour les Apôtres, ce ne fut pas facile. Nous voyons leurs difficultés, par exemple, quand ils scrutent le ciel avec nostalgie, bloqués dans la sensation de se sentir orphelins. Aussi, quand ils parlent avec le Ressuscité, il y a une certaine ambiguïté : « Seigneur est-ce maintenant que tu vas construire le règne d’Israël ? » Pour Jésus, le chemin est encore long mais eux voudraient déjà le voir ce règne. A ce moment, Jésus leur explique que le Père a un projet différent, que pour lui les résultats immédiats ne sont pas sa priorité.

Il me semble voir les disciples qui, d’un côté sont capables de faire évoluer leur foi, et de l’autre ont de la peine à accepter les rythmes de Dieu. Comme ils sont humains ces disciples !

La réponse de Jésus est simple mais pleine de sagesse et d’espérance. Il ne demande pas aux disciples de changer immédiatement le monde ou d’imposer à tous ses lois. Autre est le rôle des disciples. Beaucoup plus modeste et serein. Être simplement témoin de l’Evangile. La lettre aux Ephésiens nous montre comment s’est organisé le témoignage à travers les nombreuses vocations : Apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs ou maîtres. En attendant, il n’est demandé à personne de résoudre sur le champ les problèmes de l’humanité. La conversion et le pardon sont simplement à annoncer et non pas à imposer. C’est comme si Jésus mettait l’importance non pas sur les stratégies ou sur le pouvoir de l’Eglise mais sur la beauté de l’Evangile et sur la liberté de qui le reçoit. C’est comme si Jésus nous invitait à faire plus confiance à la qualité du produit qu’au marketing.

Après l’Ascension, les Apôtres s’en retournent transformés. Ils vivent une grande joie, ouverts à la promesse de Dieu et de l’Esprit, prêts à recevoir les dons d’en-haut. Cette joie et cette ouverture sont le signe d’une foi qui a vécu l’Ascension non seulement comme séparation mais comme une transformation. C’est une foi qui, au lieu de renoncer à chercher, s’est mise à chercher encore plus haut. En même temps, c’est une foi sereine. Elle n’est pas hystérique. Elle ne se lamente pas de la lenteur du Royaume. Elle ne se sent pas impuissante. C’est une foi qui sait que tout est dans les mains du Père et que le message d’amour du Christ est si fascinant qu’il fera une brèche dans les cœurs, sans propagande, mais à travers la parole des pauvres, témoins sincères. L’évangélisation, en effet, doit toujours prendre pour modèle le témoignage mais jamais la propagande, le pouvoir, ou une réaction hystérique. Ceci nous donne une infinie liberté et une certaine légèreté : « Vous recevrez la force de l’Esprit Saint – dit Jésus – et vous serez mes témoins jusqu’aux confins de la terre. » Témoins. Seulement témoins ! Pour le reste, c’est son affaire !

Références bibliques : Ac 1, 1-11;Ps. 46; He 9, 24-28; 10, 19-23; Lc 24, 46-53

Référence des chants :