Nous sommes sur une montagne et nous sommes à proximité d’un lac. C’est comme si nous avions reconstitué ici, au col du Mont-Cenis, le cadre géographique et symbolique qui fut celui de la multiplication des pains, sur la montagne, près du lac de Tibériade. Que nous faut-il encore ? Une « foule nombreuse » ? Certes, nous ne sommes pas tout à fait cinq mille sur place, mais avec vous, chers fidèles ou téléspectateurs occasionnels du Jour du Seigneur, nous dépassons largement ce nombre. Nous sommes donc, comme dans l’évangile de ce jour, une foule nombreuse : « Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. »

Nous aussi, ce matin, nous sommes venus à lui et nous aussi, nous avons faim, nous désirons recevoir une nourriture, même si nous ne savons pas forcément très bien laquelle. Alors, qu’est-ce qui empêche que le miracle de la multiplication des pains se réalise de nouveau pour nous aujourd’hui ? Rien, frères et sœurs ! Absolument rien ne l’empêche, à condition toutefois que nous comprenions bien, mieux en tout cas que la foule de Galilée, ce que Jésus accomplit en vérité par ce signe. Car l’évangile ne parle pas d’un miracle, mais d’un « signe ». Et un signe, cela renvoie à une réalité beaucoup plus grande, beaucoup plus profonde et mystérieuse que le seul fait matériel du miracle. D’ailleurs, cette fameuse « multiplication » n’est même pas décrite dans l’évangile qui ne prétend faire ni l’arithmétique, ni la physique, ni la chimie d’un tel prodige. Nous savons seulement que Jésus, ce jour-là, a pris dans ses mains le peu de nourriture qu’on lui présentait, cinq pains et deux poissons – « qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » –, qu’il a rendu grâce et qu’il en a fait la distribution aux milliers de convives de ce banquet géant improvisé sur l’herbe. Sobrement, très simplement, l’évangéliste a noté que tous reçurent « autant qu’ils en voulaient » et qu’ils furent rassasiés.

Mais le véritable signe, c’est en fait ce qui a lieu après le miracle, le véritable signe, sur lequel insiste l’évangile, ce n’est pas la multiplication des pains, c’est le rassemblement des morceaux restés en surplus. Car il y en a de reste, en surcroît, en surabondance, comme déjà au temps du prophète Élisée : « On mangera et il en restera » ! Or Jésus ne fait pas que réaliser et répéter une ancienne prophétie, il lui donne une signification toute nouvelle : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde », dit-il à ses disciples. « Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge restés en surplus. »

Pour Jésus, ce qui importe, ce qui compte, ce n’est pas tant de multiplier que de rassembler, afin que rien ne soit « perdu », ne « périsse », mais que tout soit sauvegardé, plus encore, que tout soit « sauvé ». Et voilà bien le signe de ce qu’il est venu accomplir parmi nous, pour nous. Jésus l’a dit lui-même à Nicodème : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » « La volonté de Celui qui m’a envoyé, dira-t-il un peu plus loin dans l’évangile, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. » Et plus tard encore, la veille de sa passion, à l’heure de sa Pâque, il s’adressera ainsi à son Père en parlant de ses disciples, en parlant de nous : « J’ai veillé sur eux et aucun ne s’est perdu. »

Bien sûr, cette nourriture qui ne se perd pas, mais qui demeure, le Pain vivant descendu du ciel, c’est Jésus lui-même, qui donne sa chair pour la vie du monde. Mais en lui, dans son Corps qui est l’Église, nous devenons à notre tour, à partir de notre humanité si fragile, si éphémère, si périssable, des pains multipliés en abondance, de génération en génération, et des pains rassemblés pour qu’aucun ne se perde, mais que tous soient sauvés ; nous sommes ces petits pains d’orge, dérisoires en apparence, mais promis par Jésus à la vie éternelle. Amen.