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Frère Benoît Mailleux

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Chers frères et sœurs,

L’eucharistie est un craquage de Dieu ! Oui, Dieu a craqué ! Après avoir manifesté le plus grand amour possible en donnant sa vie pour nous ; il ne pouvait se résoudre à être à nouveau éloigné, caché à nos regards comme dans la première alliance. Il est et demeure l’Emmanuel, le « Dieu-avec-nous ». Il y a bien entendu un jeu de voilement-dévoilement dans cette présence eucharistique, qui n’est pas sans rappeler ce jeu de recherche mutuelle du Cantique des cantiques. Dieu se donne, tout en désirant être cherché par la foi et le désir des croyants. C’est ainsi qu’au début de chaque célébration eucharistique, il faudrait se souvenir des paroles intenses de Jésus : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâques avec toi ! ». Ce désir est-il réciproque ? Avons-nous soif de cette rencontre ? Avons-nous faim de Dieu ?
Je voudrais évoquer trois aspects de ce grand Mystère de l’eucharistie.

1. Le sacrement du pauvre
Et le pauvre, c’est d’abord le Seigneur. L’eucharistie célèbre la victoire d’un corps brisé, d’un homme humilié. La lumière divine jaillit d’un côté transpercé. Nous sommes face au don du crucifié-ressuscité qui a vaincu la haine, la mort ; et qui se livre à nous. L’eucharistie exprime la pauvreté de Dieu qui se livre à nouveau entre nos mains sous les espèces du pain et du vin, transformés, transsubstantiés par l’Esprit Saint. Et à nouveau il court le risque que nous en fassions ce que nous voulons. D’autre part, il est aussi question de la pauvreté de l’homme qui ne peut vivre sans ce pain-là, celui de la Parole, celui du pardon qui est au cœur de chaque célébration, et ce pain vivant descendu du Ciel qu’est Jésus ! La première lecture nous rappelle que pour pouvoir manger la manne, les Hébreux ont dû connaître la faim, la pauvreté de cette vie au désert qui faisait entrer chacun.e dans le fond de son cœur et crier vers Dieu. Il en va de même pour nous face à l’eucharistie. Recevant le corps et le sang du Christ, nous vivons la pauvreté dans l’action de grâces.  Et avant de « rendre grâce » à Dieu, nous avons conscience de « recevoir cette grâce ». L’eucharistie nous apprend à recevoir, à vivre dans la reconnaissance. On ne met pas la main sur ce don de Dieu, mais on les lui ouvre, on les lui tend, pour le recevoir. Cette attitude de pauvreté et d’accueil devient alors mon attitude envers l’autre. L’eucharistie m’arrache ainsi au « vouloir posséder », « vouloir faire main basse sur ». Je ne mets pas la main sur l’autre et je ne me sers pas de lui. L’amour du Christ dans l’eucharistie devient amour véritable pour l’autre. Comme disait ste Thérèse : « Plus je suis unie à lui, plus aussi j’aime toutes mes sœurs ».

2. La grande question
Le don de la manne, c’est aussi le don de la question. Ce pain qui a nourri les Hébreux au désert est en même temps celui du questionnement : Mân hou ? Qu’est-ce que c’est ? Et c’est le questionnement qui permet de rester en marche. Ici, le pain véritable qui descend du ciel, c’est le Christ Jésus. Et il ne vient pas comme la réponse à tout. Il apporte aussi une question, la grande question : est-ce que tu m’aimes ? Le card. Suenens disait que c’est la seule question qui restera et qui en vaille la peine… Et là, chacun.e doit formuler sa réponse, sans vouloir copier celle de saint Pierre !

3. Devenir ce que nous recevons
Ce grand don de l’eucharistie, nous le recevons, nous en vivons et nous le répandons en Église ! Le P. De Lubac avait eu cette heureuse formule : « l’Église fait l’eucharistie et l’eucharistie fait l’Église ». En effet, c’est aussi l’eucharistie qui fait de nous l’Église. Saint Paul nous a rappelé que « la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain ». Nous ne sommes pas ici unis par les mêmes goûts ou les mêmes attentes ; mais rassemblés par le Christ ressuscité. Et c’est l’écoute commune de sa Parole, la communion à son Corps et son Sang, qui façonnent notre unité et font de nous son Corps.
Cette communion nous engage. « Celui qui me mange vivra par moi ». Autrement dit, ce sont les sentiments du Christ, les vouloirs du Christ, l’amour du Christ pour son Père et pour les hommes, qui doivent nous envahir et prendre possession de notre être, jour après jour. Et l’Église n’existe pas pour elle-même, mais pour porter jusqu’aux extrémités du monde le Christ Ressuscité, le « Je t’aime » de Dieu. On pourrait reprendre ces mots de E. Hillesum en remplaçant le bureau par la messe : « Je te suis reconnaissante de m’avoir arrachée à la paix de ce bureau/de cette messe pour me jeter au milieu de la souffrance et des tracas de ce temps. Ce ne serait pas sorcier d’avoir une idylle avec toi dans l’atmosphère préservée d’un bureau/d’une messe, mais ce qui compte c’est de t’emporter, intact, partout avec moi et de te rester fidèle envers et contre tout ».

Fr Christophe de Tibhirine écrivait à propos de sa communauté : « Seigneur, nous sommes sept ici. Prends-nous et rends grâce sur ce presque rien… et partage-le pour ceux-là, tout alentour ». Nous pourrions aussi faire nôtre cette prière pour nos familles, nos groupes, nos communautés ou sur nous-même personnellement. « Seigneur, prends-nous et rends grâce sur ce presque rien… et partage-le pour ceux-là, tout alentour ». 
Amen !


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