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Ce dernier dimanche de carême, c’est un ami de Jésus qui nous est présenté. Nous connaissons son nom : Lazare ! En hébreu, ce nom peut signifier : "sans espoir !"
 Quand le Seigneur arrive à Béthanie, Lazare est mort – même si Jésus suggère qu’il est endormi seulement. Mais en fait, il est déjà enterré.
  Non seulement il est enterré, mais lié. Des bandelettes entourent tout son corps. Pourquoi faire, je n’en sais rien. Etait-ce vraiment nécessaire de ligoter les morts ? On lui a mis des bandelettes autour de ses bras et de ses jambes, un voile sur le visage, il est sans vie dans un tombeau avec une pierre devant, la mort et l’odeur de pourriture à l’intérieur.
 Est-ce que Lazare, comme l’aveugle-né de la semaine dernière, nous représenterait ? Est-ce que notre humanité n’est pas, en bien des lieux, sans espoir, frustrée, ligotée, sentant mauvais, pourrissante, aveugle, sourde, à la dérive, remplie de vers, sentant la mort ?
 En tout cas, c’est ainsi que Jésus a trouvé son ami. Non plus un homme, mais un cadavre. Ses soeurs étaient défaites, elles aussi. Bien sûr, elles avaient espéré qu’il aurait pu l’empêcher de mourir. Mais maintenant, il était bien trop tard. Le nom de Lazare les décrit elles aussi : sans espoir.
  Quand Jésus s’est approché, et la pensée de son ami se décomposant l’a bouleversé. Il a frémi. Sa gorge s’est nouée. Et les larmes sont montées à ses yeux. Il a pleuré. " Voyez comme il l’aimait ! " disaient ceux qui le virent !
 Alors il dit : " Roulez la pierre ! " Jésus n’aime pas les tombeaux. Il n’aime pas les pierres devant les tombeaux. Il n’aime pas la mort. C’est évident. Voilà pourquoi il ne dit pas, il ordonne : " Roulez la pierre ! "
 Puis il dit " Lazare, sors ! " et le mort sortit. Et il était vivant ! et il marchait. Alors Jésus continue : " déliez-le, et laissez- le aller ! " Car, pas plus qu’il n’aime les tombeaux, et les pierres devant les tombeaux, Jésus ne supporte les bandelettes, tout ce qui enchaîne quoi ! Il a délivré Lazare qui reprend sa vie, à l’étonnement de tous.
 Ce que Jésus a fait pour Lazare, il veut le faire pour nous. Il veut le faire pour l’humanité tout entière. Comme le disait magnifiquement un clown canadien, Jésus est un ouvreur de tombeau et un dérouleur de bandelettes !
 Qu’il en ait le pouvoir, nous le savons, car lui-même n’est pas demeuré dans la mort. Il a rendu Lazare à la vie de ce monde, mais en ressuscitant, il a ouvert la voie d’un monde nouveau, pour vous et pour moi, un monde de bonheur et de bonne odeur. Un monde sans entraves, sans chaînes, sans prisons, sans ghettos, sans zones tampons entre les hommes. Un monde ou personne n’aurait plus besoin de papiers… un monde de frères et de soeurs.
 Ce monde ouvert par le Christ, nous y entrons déjà par le baptême. Dans quelques jours, à Pâques, notre Église va baptiser des adultes et des jeunes. Je rêve. J’imagine que vous et moi allons en inviter l’un ou l’autre chez nous, afin qu’il nous raconte. Je connais l’un d’entre eux. Il s’appelle Jean-Michel, je vais l’inviter, et je lui dirai : " Raconte moi ! Redis-moi comment ce chemin que tu as pris a été pour toi, dès le début, un chemin de libération ! Dis-moi les chaînes que tu as laissé tomber dans les eaux du baptême ! explique-moi comment le Christ t’a rendu libre, en quoi tu sens, en toi, la " bonne odeur du Christ ! "
 La liste de nos tombeaux et de nos bandelettes semble sans fin : égoïsme, violence, guerre, misère, SIDA, que sais-je encore…
 Mais les tombeaux et les bandelettes, ce sont aussi les remèdes que l’humanité s’invente pour se libérer, et qui souvent sont encore pires que le mal.

Je pense à une surtout : le jugement que nous portons si facilement sur les autres.
 La seule force qui ait jamais ouvert les tombeaux et déroulé les bandelettes, c’est l’amour et le pardon ! Le reste n’y pouvait rien. Avec nos armes, nous remplissons les tombes, et avec nos jugements nous enfermons les autres dans l’exclusion de leurs prisons.
 Imaginons, frères et soeurs, que Dieu dise, en regardant notre humanité tragique et pourtant passionnante : " impunité zéro ! "
 Où irions-nous, vous et moi ?
 Ce n’est pas que le Père veuille laisser le champ libre au criminel, non ! Mais son vrai désir, c’est qu’il se convertisse et qu’il vive. Dieu sait bien que l’impunité zéro ne convertit personne.
 Je pense à notre jeunesse. Une partie d’entre elle semble être aujourd’hui plus violente que jamais. Bien sûr, cette violence est inacceptable. Notre solidarité avec les victimes est totale. Je pense et je prie en particulier pour ce père de 38 ans battu à mort à Évreux, la semaine dernière. Mais cette violence des jeunes n’est-elle pas, aussi, le reflet de notre société ? Permettez-moi de citer Dominique Quinio :
 La sécurité est un droit pour tous les citoyens, qu’ils vivent dans des quartiers difficiles ou protégés. Fondamentale pour vivre ensemble… Les racines de l’insécurité plongent dans des déficits éducatifs et renvoient chacun à sa responsabilité : familles, éducation nationale, hommes politiques, responsables économiques. La délinquance, grave ou petite, ne se nourrit-elle pas des " valeurs " que véhicule aujourd’hui la société ? L’argent, rien que l’argent ; la satisfaction immédiate des désirs, rien que ses désirs ; le règne de la débrouille, les petites entorses à la légalité et quelques grandes magouilles "…
 Oui, un déficit d’éducation. Cela va beaucoup plus loin, et plus profond que des slogans sécuritaires.
 Ce qui m’a ému, pendant le procès de Patrice Alègre, le mois dernier, à Toulouse, ce sont les personnes qui ont cherché à retrouver malgré tout l’humain chez lui. C’est Émilie, la seule rescapée, lui disant : " je t’ai entendu l’autre jour dire que tu avais honte de ce que tu as fait. J’en suis contente, sinon, ça voudrait dire qu’il n’y a plus d’espoir." Et plus tard elle avouait : " Maintenant je voudrais lui parler, mais seule à seul, car il ne parlera pas devant le monde, il est trop orgueilleux. "
 C’est Anaïs, sa fille de douze ans, qui lui écrit : " je t’en prie, parle ! Fais-le pour moi et pour toutes les familles, ne les laisse pas souffrir comme ça. Malgré tout le mal que tu as fait, je ne sais pas pourquoi, mais je t’aime encore ! "

Émilie, Anaïs, et tant d’autres, donnent chair à l’exemple du Christ. Ce sont elles qui nous invitent, comme Jésus, à ne jamais désespérer de l’humanité : elles préparent l’ouverture de nos tombeaux de violence, elles déroulent nos bandelettes de jugements…
 En rendant Lazare à la vie, Jésus se manifeste à nous comme celui qui est La Résurrection et la Vie.
 Il nous engage sur le même chemin d’amour et de miséricorde.
 Il nous associe à la transfiguration de ce monde et à l’annonce du Royaume : Le pardon et l’amour seuls, sont vainqueurs de la mort.

Références bibliques :

Référence des chants :