Á la moitié de notre assemblée plénière d’automne, acceptons, frères évêques, d’entendre l’apostrophe du prophète Malachie : « Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement […] : vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi. » Faire valoir que nous ne sommes pas du sacerdoce d’Aaron ou de Lévi mais de celui de Melchisédech et surtout du Seigneur Jésus qui n’appartenait pas à une tribu sacerdotale ne serait qu’une esquive grossière. D’autant que Jésus en rajoute dans l’évangile, lorsqu’il dit aux foules et à ses disciples : « Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi… Ne donnez à personne sur terre le nom de père. » Voilà qui nous pousse, nous, à l’examen de conscience ; voilà qui vous provoque, frères et sœurs, à vous interroger sur ce que vous attendez des pasteurs que le Christ Jésus a voulu tout de même instituer au cœur de son Église. 

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Nous, évêques, sommes réunis pour nous aider mutuellement dans l’exercice de l’autorité dont nous savons qu’elle doit être un service, mettant en œuvre la collégialité qui lie ceux qui succèdent aux apôtres sous la conduite du successeur de Pierre. La liturgie nous oblige à un travail de vérité. Comment être au service de la glorification du nom de Dieu –et ne pas y unir notre propre glorification et celle de l’institution qu’en un sens nous formons ? Car le Dieu vivant est le Dieu Jaloux qui ne partage sa gloire avec personne –ou alors qui la veut pour tous, surtout pour le plus humble, le plus négligé, le plus méprisé de ceux ou de celles qui sont à son image. Comment ne pas faire percevoir la loi de Dieu comme un carcan et aider à en vivre comme d’un appel à la liberté et à la plénitude ? Les thèmes dont nous traitons en cette assemblée nous orientent dans cette réflexion, dans la suite de la première session du synode sur la synodalité qui vient de s’achever. Nous les abordons conscients que notre Église, par ce qu’elle a d’institué, est une organisation de pouvoir, plus que nous le voudrions, et peut aggraver les perversions liées au pouvoir parce que le Nom de Dieu lui est confié, et conscients non moins de notre responsabilité de proclamer la bonne nouvelle de Dieu, de faire entendre le kérygme, à celles et ceux pour qui la foi chrétienne n’est plus l’air qu’ils respirent depuis leur enfance. Car, si le prophète s’adresse aux prêtres, même à ceux du Temple, ce n’est pas pour qu’ils renoncent à jouer leur rôle au service du peuple, mais pour qu’ils y reviennent. Si Jésus dénonce le risque qu’il y a à se faire donner le titre de Rabbi ou à donner à quiconque le nom de père (les deux attitudes sont inverses), ce n’est pas pour que ceux qui doivent enseigner n’enseignent plus et pour que ceux qui ont une autorité la désertent ; c’est pour qu’ils exercent leur tâche à la lumière de ce qu’il fait, lui, le seul Rabbi qui vaille, lui, le Fils bien-aimé du Père. Jésus ne parle pas ainsi pour que chacun ou chacune demeure seul, avec sa seule conscience, sans aide extérieure, sans structure qui l’accompagne et le porte, seul devant l’exigence redoutable du Dieu très saint. C’est au contraire pour que chacun et chacune se rende disponible pour entrer dans la médiation que lui seul peut et doit offrir à tous.

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Saint Paul nous ouvre un chemin de crête. Aux Thessaloniciens à qui il a annoncé Jésus comme le Messie, il ne se présente pas sous les traits d’un père. Il se présente comme une mère. Et qui ne sent que c’est évoquer là une proximité plus forte encore, une relation de dépendance bien plus agissante que celle de la paternité ? L’Apôtre précisément nous convainc que le Seigneur ressuscité envoie ses disciples les uns vers les autres pour qu’ils vivent une proximité forte et partagent des biens essentiels. Pas uniquement pour qu’ils échangent des idées ou se rappellent des commandements. Seulement, l’Apôtre a vive conscience d’être au service d’une parole qui n’est pas la sienne, d’une annonce qui s‘adresse à la liberté de chacune et de chacun, d’une communion qui est avant tout avec Dieu par le Christ. Il ne prend pas la place d’un Jésus parti et absent, il se met en sa chair même au service de la relation avec celui qui vient et qui ne cesse pas de s’approcher.
Frères évêques, et vous tous frères prêtres et diacres, vous le savez, vous en vivez : nous ne sommes pas envoyés pour commander mais pour aimer ; pour éprouver la force de notre propre vie mais pour servir les autres dans la croissance en eux de la vie de Jésus ; pour imposer nos idées, fussent-elles justes, mais pour donner à tous la parole de Dieu en nourriture, - et chacun grandit comme il peut ou comme il veut avec la nourriture qu’il reçoit. L’image de la paternité peut être utile pour comprendre notre mission, mais elle doit être subvertie de l’intérieur par celle de la maternité et celle de la maternité doit être transformée par celle de la fraternité. Nous sommes les témoins, les garants et les serviteurs de la proximité du Christ ressuscité, qui seul peut être le guide des êtres humains ; les témoins, les garants et les serviteurs de la gloire du Père, le seul véritablement père pour tous les humains. Nous le faisons en donnant de nous-mêmes. Notre récompense ne se trouve pas dans la considération que nous pouvons recevoir, mais dans le jugement du Seigneur Jésus. Lui nous donnera de voir les fruits de ce que nous aurons semé et arrosé de notre transpiration et de notre supplication. Car le plus notable dans l’exclamation maternelle de saint Paul est son admiration devant la foi des Thessaloniciens : ils ont reçu la parole qu’il portait non comme une parole humaine mais comme la parole vive et agissante de Dieu lui-même les appelant à la vie et leur promettant une vie plus pleine encore. Cette palpitation du kérygme, de la parole annoncée, proclamée, voilà ce que nous sommes faits pour porter et partager. Voilà ce que nous expérimentons en chaque célébration sacramentelle. Voilà ce dont nous aspirons à renouveler la grâce : sentir notre être tressaillir, pour reprendre le verbe que nous a offert à Marseille le Pape François, devant la Parole de Dieu qui prend chair en nous et dans les autres. C’est la grâce qu’ici à Lourdes nous demandons à Marie, mère de Dieu et mère de l’Église.

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Frères et sœurs, pour bien entendre la liturgie de la Parole de ce dimanche, la nourriture que la Mère Église a disposée pour nous, il nous faut comprendre ceci : les prêtres du Temple de Jérusalem à qui s’adresse Malachie sont notre figure à tous, baptisés et confirmés, tous et toutes, prêtres, prophètes et rois. Nous risquons tous de trahir la Loi qui nous est confiée et d’en faire l’instrument d’un ordre moral ; nous risquons tous d’en chercher pour nous les échappatoires tout en imposant aux autres un fardeau augmenté de notre regard suspicieux. Tous, nous savons qu’il vaut mieux faire ce que nous disons qu’imiter ce que nous faisons. Et, pour nous tous, notre joie est de désigner Jésus, le seul Enseignant qui ouvre à la vie, et l’unique Père, lui qui confie chacun à tous les autres et tous à son seul Fils.
 

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