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Ne sommes-nous pas toutes et tous un peu… conservateurs ? 
Pas au sens classique du terme, bien entendu. Mais plutôt à l’image de Pierre, sur la montagne. Celui-ci veut capturer le moment, arrêter le temps : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Dressons trois tentes ». Quoi de plus naturel en effet que de vouloir rester auprès de nos proches, de conserver ce qui nous semble essentiel,…
 
Juste avant de gravir la montagne, Jésus vient d’annoncer à ses disciples sa passion et sa mort, en concluant par cette sagesse toute paradoxale : « celui qui veut conserver sa vie, la perdra. ». Pourquoi Jésus prend-il alors seulement avec lui Pierre, Jacques et Jean ? Précisément parce que ce sont les trois disciples qui tout au long de l’évangile auront du mal à saisir une telle annonce. Ils veulent préserver leur vision de Dieu, celle d’un messie triomphant, un Christ de gloire. Jésus vient pourtant de l’annoncer : il n’y a pas de vie réellement ressuscitée, sans une mort assumée, sans un échec traversé.
 
Avouons que nous sommes un peu comme Pierre, Jacques et Jean ! Dans nos vies, il y a en effet tant d’histoires, de projets ou de personnes dont nous ne parvenons pas à faire le deuil. Acceptons-nous vraiment que nos proches suivent un autre chemin que celui que nous voulons qu’ils prennent ? Arrivons-nous à aimer en vérité, sans nous agripper ? A faire confiance, sans preuve ? 
 
Pour intégrer cela, les textes de ce jour nous invitent —dans le silence et la prière— à transfigurer nos vies. Il s’agit de transformer les regards que nous posons sur notre histoire en y intégrant ce que nous avons parfois tant de mal à accepter. Car nos regards constituent véritablement la réalité qui nous entoure. Un visage n'existe-il pas pleinement par les yeux qui le regardent ? Un regard aimant ne rend-il pas une personne aimée ? Bien sûr, il y a les regards de peur, de suspicion, qui dévisagent, qui défigurent. Mais il y a aussi tous ces regards qui transfigurent le monde, qui n’enferment pas dans une histoire passée, mais offrent un avenir.
 
 Parler de transfiguration, c'est prendre de la hauteur et voir au-delà des apparences ! « Regarde le ciel » dit le Seigneur au vieil Abraham, l’invitant à sortir de sa tente ! Ne regarde pas ce passé que tu connais, ne t’y réfugie pas. Mais accepte qu’un futur plus fécond que tu as imaginé s’offre encore à toi.
 
Pour cela, il s’agit de devenir, selon l’expression de Saint Paul, des citoyens des Cieux : des hommes et des femmes dont les regards offrent dans ce monde, des relations qui ne sont pas du monde. 
Les citoyens des cieux ont compris que la vie ne se gagne qu’à mesure où elle se donne ! Ils témoignent par leur style et leur foi que l’échec peut être traversé. Les citoyens des cieux laissent transparaître par ce qu’ils sont, une espérance qui n’est pas de ce monde. Ils « ne se conduisent pas ennemis de la croix » mais regardent, avec les yeux de Dieu, ce qui est si difficile à assumer aux yeux du monde : l’échec, la souffrance, le deuil. Les citoyens des cieux transfigurent ainsi notre monde. Ils l’aiment et le regardent autrement, ne le réduisant pas à son inhumanité.
 
Pour vivre concrètement cette citoyenneté des cieux, il s’agit de nous rendre sur notre propre montagne pour prier. Il s’agit d’éteindre en nous les mots, les paroles, les discours. La prière n’est pas là pour nous donner à comprendre, mais pour nous aider à accueillir notre fragilité, notre finitude. Au-delà de nos confessions, elle nous invite à montrer notre vrai visage à celui-là seul à qui nous pouvons le montrer et être transparent… Lorsque nous prions, il ne s’agit pas de parler mais de laisser parler l’Esprit en nous. Une telle prière nous donnera alors la force de quitter ce à quoi nous nous accrochons ici-bas. 
Vécue ainsi, la prière n’aura pas pour but de changer les événements de notre vie, mais de nous transformer afin de traverser sereinement ceux-ci. En ce sens, la prière ne change rien, mais elle transforme tout. 
 
Voilà notre mission de citoyens des cieux : dans la prière, transformer notre regard sur nous-mêmes, sur proches et sur Dieu. 
 
Vos projets se sont envolés ? Vous croyez faire de la figuration ? La tendresse a déserté votre foyer ? Par la prière —si vous acceptez que quelque chose change et meure en vous— vous trouverez de nouvelles raisons de croire en vous, de renaître et tenir debout.

Vos proches ne vous montrent plus leurs vrais visages ? Plus vous vous agrippez, plus ils s’éloignent ? Il s’agit de lâcher prise pour qu’ils suivent leur propre destinée. En transformant votre regard sur eux, vous trouverez dans le silence des forces nouvelles d’espérer en eux.
 
Vous avez perdu la face ? La honte, la colère ou la culpabilité vous envahissent ? Il s’agit de redécouvrir votre vraie identité, votre citoyenneté des cieux, en acceptant le regard tendre que Dieu pose inconditionnellement sur vous et sur les autres. 
Le regard aimant de Dieu fera de vous une personne aimée. 
Et par votre prière, vous trouverez le courage d’aimer. 
Et, peut-être, de pardonner. Amen.