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Quand le temps devient chemin vers le Royaume

Frères et sœurs, Jésus nous parle ce matin de semence. Il est question de croissance lente et discrète, parfois contrariée, mais dans cette petite graine, il y a toute la force de la vie, toute la fécondité pour une moisson surabondante : trente, soixante, cent pour un ! Le semeur sème largement. Il ne calcule pas. Il fait confiance. Mais la terre, elle, peut-être plus ou moins prête : il y a les pierres, les ronces, les terrains desséchés… et il y a aussi la bonne terre capable d’accueillir la vie.

Cette parabole parle de nous. Nous sommes comme une semence qui se déploie dans le temps. Nous sommes faits pour la croissance, notre vie évolue sans cesse, nous sommes dans le devenir. 
Quand nous regardons notre existence du point de vue du corps, nous voyons un développement extraordinaire : l’enfant grandit, acquiert des forces, des capacités, une intelligence, une autonomie... Quelle merveille ! Mais nous savons aussi qu’avec les années vient la fragilité, l’usure : les forces diminuent, les capacités se réduisent… Cela peut nous inquiéter, parfois même angoisser : allons-nous simplement vers une décroissance qui s’achèvera dans la mort ?
Saint Paul nous invite, dans la deuxième lecture, à élargir notre regard : « la création tout entière est en attente de son accomplissement ». Il ajoute cette parole extraordinaire : « il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous ».

Si du point de vue du corps, notre existence connaît une montée puis un déclin, du point de vue de l’âme, du point de vue de notre capacité à aimer, notre vie peut se déployer dans une croissance continuelle et même éternelle. Nous n’allons pas vers le néant, mais vers l’accomplissement en Dieu, vers la plénitude de l’amour, dans le Royaume éternel. 
Cette vérité change profondément notre rapport au temps. Chaque étape de la vie peut devenir le lieu d’une nouvelle fécondité intérieure, en avançant vers une plus grande qualité d’amour, de confiance, de paix, dans l’abandon.

Bien sûr, le chemin n’est pas simple. Les évènements viennent bouleverser nos existences : un souci de santé, un deuil, une tension familiale, une déception, un changement imprévu, de nouveaux défis à relever, un échec… Nous pouvons alors nous angoisser, nous raidir, regretter une époque passée ou rêver d’une vie idéale ici-bas, dans la déception continuelle. Nous pouvons au contraire accueillir ce que nous donne la vie dans l’instant présent, avec cette certitude de foi que Dieu est présent, à nos côtés, et qu’il est capable, dans sa Providence, de transformer tout événement en occasion de croissance intérieure.

Saint Paul parle de « douleurs de l’enfantement ». Toute notre vie chrétienne est là : quelque chose est en train de naître, souvent discrètement, à travers les joies comme à travers les épreuves. Alors les obstacles ne sont plus seulement des contrariétés, des échecs ou des catastrophes. Ils peuvent devenir des passages, des occasions de purification, de dépouillement, de renouveau intérieur. Acceptons avec saint Paul de gémir : certes nous avons déjà commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais ce n’est pas encore la plénitude. 

Pour y tendre, il nous faut travailler la terre de notre cœur. Il y a souvent des pierres d’indifférence et de dureté, d’égoïsme, à enlever. Il y a des ronces d’inquiétude, d’orgueil, de colère ou de jalousie, de paresse... à arracher. Nous ne pouvons pas le faire seuls. C’est dans la prière, dans l’ouverture du cœur à Dieu, dans l’accueil humble de sa grâce et le soutien fraternel, que la vie peut reprendre souffle, trouver un nouvel élan. Alors le temps qui passe n’est plus un ennemi qui risque sans cesse de nous arracher ce à quoi nous tenons ou de nous empêcher de réaliser ce dont nous rêvons, mais un ami qui nous conduit vers le Royaume. Il est comme une musique : elle s’écoule, on ne peut ni la retenir, ni l’arrêter. Toute la beauté de l’œuvre se révèle dans son déploiement progressif. Il faut consentir à se laisser porter. Jour après jour, notre vie se déploie vers le Royaume. 

Ce qui compte, ce n’est ni le passé idéalisé, ni l’avenir que nous voudrions maîtriser, mais l’instant présent. Il est le lieu de la rencontre avec Dieu et avec les autres, il est notre porte sur l’éternité. Alors la pluie et le soleil, les joies et les peines, les émerveillements et les inquiétudes, tout peut devenir chemin vers le Royaume, si nous choisissons d’aimer envers et contre tout, dans l’instant présent, jour après jour. Dans le Christ, le temps est orienté et unifié.

C’est précisément là le sens de notre l’Eucharistie. Dans cette messe, nous venons offrir au Seigneur notre vie réelle, fragile, inachevée, avec ses réussites et ses échecs, avec ses lumières et ses zones d’ombre. Nous venons aussi offrir tous ceux qui nous sont chers, tous ceux qui souffrent, notre monde tout entier. C’est « notre sacrifice ». Le Christ va l’unir au sien, à sa passion, à sa mort et à sa résurrection. Par le Christ, avec lui et en lui, nous apprenons à tout remettre entre les mains du Père, dans la confiance et l’espérance, et nous puisons à la source de l’amour véritable. C’est ainsi que grandit en nous cet amour qui ne passera jamais, c’est ainsi que nous avançons, dans les gémissements et la joie, vers la plénitude du Royaume !

 


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