Dans une famille ou groupe, n’y a-t-il pas toujours un comptable ? Comprenez-moi bien ! Non pas au sens économique du terme… Mais quelqu’un qui note, qui vient souligner les devoirs et les obligations de chacun, leurs dettes… Celui qui rappelle ce qui a été dit, ce qui a été fait, et surtout, ce qui n’a pas été fait. Bref, celui qui vient mettre de la comparaison et étouffe ainsi la joie !

Dans chacune des trois paraboles que nous venons d’entendre —la brebis perdue, la drachme perdue et le fils perdu— un même mot revient dans la conclusion ! Il s’agit de la joie ! « Il y aura de la joie dans le ciel ». « Il y a de la joie devant les anges de Dieu ». « Il fallait se réjouir ». 

Et la troisième parabole nous montre ce qui dans nos cœurs nous empêche d’accéder à cette joie ! C’est un cœur comptable, divisé par la comparaison, la jalousie. Une attitude à l’image du fils aîné, qui souligne les dettes, les droits, les devoirs… Il ne vit pas par plaisir. Il vit par devoir.

Quant à nous, ne nous arrive-t-il pas, plus souvent que nous ne le pensons, d’avoir un tel cœur qui fait des comptes ? 
De nous croire en règle, comme le fils aîné ? 
De vouloir tous les droits, comme le fils cadet ? 

Avec cette question, reprenons maintenant le récit et regardons d’abord le fils cadet : « Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient ». Comme si ce fils voulait tuer son père pour hériter avant l’heure… Voilà une première manière de passer à côté d’une vraie relation : par désir d’autonomie, se croire indépendant. Ne voir en l’autre que ce qu’il peut nous donner, et non pas ce que nous pouvons lui offrir. De manière adolescentaire, le fils cadet croit que la liberté est l’absence de contraintes, alors qu’il s’agit de l’acceptation de celles-ci. Il ne voit la vie que sous l’angle du droit. Mais le récit va plus loin, en utilisant deux mots grecs différents pour parler de la vie. Ce que le père donne, c’est la vie biologique —la bios. Ce dont le fils cadet fait l’expérience lorsqu’il choisit de revenir vers son père, c’est la vraie vie —la zoè, même si la découverte de celle-ci se vit parfois au travers d’une certaine démesure. Le fils cadet vit… « même trop, même mal », mais il vit. 

Regardons maintenant l’aîné. Lui, il ne vit et ne respire pas encore ! Que dit-il ?  « Il y a tant d’années que je suis à ton service ».  C’est comme s’il disait avec un jeu de mot très lacanien : « Pour toi, j’ai tout fait ». « Pour toi, j’étouffais !». Incapable de couper le cordon, il s’étouffe par devoir. Sa relation filiale et fraternelle n’est faite que d’obligations, comme s’il tenait un grand livre de comptes fort peu à l’équilibre. Le fils aîné ne respire pas ! C’est lui le comptable ! Il n’a pas tué son père, mais il ne se rend pas vivant pour autant. Et dans sa logique, il ne voit en lui —non des droits comme le premier— mais que des devoirs ! Voilà donc une seconde manière de désajuster nos relations : par excès de zèle, en devenant trop dépendant. 

Finalement, les deux fils se trompent de père. Le fils cadet se sépare de lui, par souci d’indépendance. Le fils aîné reste trop près de lui par excès de zèle ! Ils ne comprennent pas que la vie vivante, la zoè, se découvre dans une « dépendance assumée », dans une relation adulte faite de proximité et de distance.

N’en va-t-il pas de même dans notre relation à Dieu ?  
On peut véritablement s'écarter de Dieu en s'en croyant tout proche par nos mérites, et paradoxalement s'en rapprocher en s'en sentant pourtant éloigné, perdu, égaré… 

Quant à nous, que nous nous sentions comme le fils aîné ou le fils cadet, rappelons-nous que la vraie joie ne compare pas… Elle nous invite à nous mettre au monde ! A devenir qui nous sommes ! A mettre davantage de zoè dans notre bios, de vie dans notre vie ! Seule une telle joie véritable pourra assouplir nos relations, sans chercher le plaisir seulement comme le cadet, 
ou la droiture uniquement comme l’aîné. 

La vraie joie s’accommode de nos erreurs et de nos errances, comme le père prodigue en miséricorde. 
Seule cette gratitude —une attitude qui laisse place à la grâce— efface nos logiques marchandes et nous fait passer de la mort à la vie. De la vie comme un du ou un devoir, à la vie comme don ! En effet, lorsqu’on est sans cesse dans le dû comme le fils aîné, on se découvre finalement soi-même per-du. Au contraire, lorsqu’on est prêt à accueillir le don de la vie comme le cadet, on découvre la joie, et ultimement le par-don. Un don au-delà du don. 

Puisse cette joie de la vie assumée nous accompagner au quotidien, et nous aider à vivre plus pleinement notre vie. Amen.

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