Avec Résistantes, dans le quotidien de la guerre en Ukraine, le réalisateur Frédéric Jacovlev signe un documentaire sur la réalité de ceux et celles qui vivent à l'arrière du front.  A Kiev ou à Lviv, ces femmes restées seules avec leurs enfants agissent et ne se résignent pas. Dans cet interview, Frédéric Jacovlev revient sur les conditions de tournage et la rencontre émouvante avec ces femmes ukrainiennes.

En savoir plus sur le documentaire Résistantes, dans le quotidien de la guerre en Ukraine

  
 
  • Quelle est la genèse du projet ?
D’abord, il y a le sentiment de ne pas passer à côté de l’histoire. L’annonce de cette guerre en Ukraine m’a consterné, ce sont nos voisins en Europe. J’ai eu envie d’aller voir ce qu’il se passe sur place. Ce qui était bouleversant, c’est que du jour au lendemain on voyait beaucoup de femmes et d’enfants passer à la frontière avec des animaux de compagnie alors que la veille, ils avaient une vie similaire à la nôtre. Comme tout le monde, ça m’a touché. Je me suis rendu en Ukraine une première fois pour Le Jour du Seigneur afin de faire deux petits reportages de 3 minutes, ce qui m’a servi de repérages. L’idée c’était vraiment d’aller un petit peu plus loin et de raconter comment les gens avaient vécu ces derniers mois. Fr. Thierry Hubert (producteur du CFRT/Le Jour du Seigneur) a été à l’initiative du projet et un véritable moteur.
 
  • Pourquoi avoir choisi de recueillir les témoignages de femmes spécifiquement ?
Je voulais couvrir l’actualité mais je savais que je ne voulais pas aller sur le front ; donc j’ai décidé d’aller à l’arrière. Très vite, à travers mes recherches et quand je suis allé à la frontière, j’ai constaté que l’on voyait surtout des femmes et des enfants. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à raconter. Je voulais montrer les visages de ces personnes qui ne font pas la guerre, qui ne tiennent pas d’armes, mais qui font quelque chose pour leur pays. J’ai donc décidé de me focaliser sur des femmes. Ce que j’ai découvert d’assez surprenant, c’est que les femmes là-bas ont vraiment un rôle, elles prennent les choses en main.
 
  • Comment les avez-vous rencontrées ?
Lorsque je me suis rendu aux frontières la première fois, j’ai rencontré une Française très investie en Ukraine et qui a monté une association pour aider les personnes sur place. Elle m’a mis en relation avec Denis, un professeur de français d’origine ukrainienne. Il m’a orienté vers 3 femmes avec des histoires très touchantes. Je lui ai fait confiance assez rapidement, je savais ce que je voulais mais c’était très difficile tout seul.
 
  • Comment se sont-elles senties face à la caméra ?
J’ai senti qu’elles avaient toutes besoin de parler. Ce qui a été difficile pour moi, car je ne parle pas ukrainien. Je m’en remettais au traducteur, mais je sentais bien qu’il y avait un flot d’émotions qui ressortait, avec des souvenirs très précis. Malheureusement, je ne pouvais pas tout conserver. J’ai fait des interviews très longues. Il y en a une qui m’a particulièrement marqué. C’est une femme qui a deux filles adolescentes et qui a eu en face de chez elle une garnison de Russes pendant trois semaines. Elle raconte comment chaque jour, elle a eu peur qu’il arrive quelque chose à ses filles. A la suite de l’occupation, elle a été énormément sollicitée par les journalistes, mais elle ne se sentait pas capable de témoigner. Je suis arrivé 4 mois après cet évènement et elle a décidé de se confier à ma caméra.
 
  • Est-ce qu’elles ont toutes fait le choix de rester sur place ?
Pour la plupart, oui. Pour ces femmes, l’Ukraine, c’est leur maison. Certaines ont fait le choix de migrer à l’intérieur du pays. Dans les témoignages, il y en a une qui raconte qu’elle voulait partir avec toute sa famille. Malheureusement, il n’y avait pas d’essence dans la voiture le jour où c’était leur tour de passer. Les autres, par contre, ont fait le choix de rester. Je raconte plusieurs histoires de vie, comme cette famille qui avait une maison à la campagne et qui était persuadée qu’ils seraient plus en sécurité là-bas. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. En face de chez eux c’était une base de lancement, avec des bombardements toute la journée.  
 
  • Est-ce qu’il y a un élément qui vous a plus marqué ?
Ce qui m’a beaucoup ému, c’est la façon dont elles racontent ce qu’elles ont vécu. Elles ne sont pas toujours confrontées à la grande histoire, ce sont des « petites » histoires. Par exemple, l’une des femmes que l’on a interviewées s’est mise à pleurer dès que l’on a allumé la caméra. Le 24 février, jour de l’invasion Russe, c’était l’anniversaire de sa fille qui avait 5 ans. Pour moi, c’est ça qui est vraiment très émouvant. On pourrait penser que c’est un petit détail du quotidien, mais c’est ça qui l’a surement le plus traumatisée. La question qui s’est posée, c’est de savoir comme j’allais le raconter. Dans le film, il n’y a pas d’escalade de l’horreur. Si j’avais cherché plus, il y a des gens qui ont vécu des choses bien pire, des femmes qui ont été abusées, d’autres qui ont perdu leurs enfants. Mais voilà, j’ai choisi de montrer comment des gens qui sont comme vous et moi ont leur vie qui a basculée en un instant.
 
  • Est-ce que ça vous a donné envie de pousser le projet ?
Oui bien sûr, je ne sais pas encore comment, mais j’aimerais faire quelque chose de plus dense. Pas forcément avec les mêmes femmes, car je pense que ça ne sert à rien de creuser éternellement. C’est un peu morbide, mais il y a une séquence dans le film qui me touche beaucoup. C’est une petite fille qui retourne sur les ruines de son école et elle explique à sa mère où se trouvait chaque pièce : « là c’est la cantine, là on allait en cours, etc… ». J’irai bien dans d’autres endroits, dans les zones qui viennent de se libérer. Par exemple, dans le sud-est du pays.


Propos recueillis par Eline Sorba