À l’occasion du pèlerinage du Rosaire à Lourdes, le plus important des pèlerinages français, revenons sur ce phénomène familier et étranger à la fois du pèlerinage, image vécue, expérimentée par les pieds et le cœur, de toute vie chrétienne.

Le pèlerinage a toujours fait partie de la vie chrétienne. Dès l’Antiquité et jusqu’à nos jours, avec des périodes de grande vogue ou de relatif oubli. Au Moyen Âge, il n’est pas de chrétien qui ne pèlerine près ou loin de chez lui, vers Jérusalem, Rome, Compostelle ou bien vers le petit sanctuaire de la contrée voisine. À pied ou à cheval ; jamais sans quelque effort, car l’effort fait partie du pèlerinage.

C’est que le pèlerinage est d’abord un voyage. Le pèlerin quitte sa maison et s’aventure au-delà des limites familières. Il affronte le vent, la pluie, le soleil et les cols. Il affronte l’égarement, il butte sur les rivières en crue, il supporte les mauvaises auberges. Autrefois, il n’était jamais sûr de ne pas croiser des bandits ou des soldats en maraude. Aujourd’hui, il y a moins de bandits, mais il y a toujours les interminables trains de nuit, les hôtels peu confortables et la fatigue physique d’une procession sous un soleil de plomb le long du gave de Pau.
 

De la pénitence à la conversion

Le pèlerin, donc, se déplace et se dépouille. En quittant sa maison, il se quitte lui-même. Je veux dire qu’il délaisse le confort et les habitudes qui le protégeaient et, volontairement, il s’expose à ce qui advient au fil du chemin : ses propres limites, ses doutes, les rencontres inattendues, de nouveaux paysages. Dans cette aventure, libéré de l’accessoire (ce qui ne se fait pas sans mal), il retrouve l’essentiel : les éléments et le temps, marcher et s’asseoir, manger, dormir, parler, prier. Prier surtout, car quand le chemin est ardu, le jour pesant et l’étape lointaine, quel recours reste-t-il sinon le Seigneur ?

C’est pourquoi le pèlerinage a longtemps été un acte de pénitence. Au sens littéral : il était donné en pénitence pour les plus gros péchés. Vous avez estourbi votre voisin sans grande nécessité et vous vous en repentez ? Allez donc à Rome… Six mois aller, six mois retour, et vous serez un homme nouveau. Je dis cela en souriant, mais c’est vrai : l’homme du Moyen Âge fait pénitence par le corps, par l’effort, et un an de pèlerinage fait réellement du pénitent un homme nouveau. Lavé de ses haines, dépouillé de sa colère, de sa peur, de sa paresse.

Aujourd’hui, le voyage n’est plus guère une pénitence, mais il demeure ce à quoi la pénitence vise : un chemin de conversion, de retournement de soi vers le Seigneur.
 

Le terme n’est qu’un commencement

Tout pèlerinage a un but. Le tombeau d’un saint ou le lieu d’une apparition ou d’un miracle. Nous connaissons Lourdes et Compostelle ; nous avons peut-être oublié les grands sanctuaires d’autrefois, Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges. Certains pèlerinages particuliers sont comme une collection de sanctuaires : le tour des saints de Bretagne, le tour des saints d’Irlande. Mais tous ont en commun ce point d’arrivée, cette église dans laquelle, tout poussiéreux encore, à la fois las du chemin et léger d’être parvenus au terme, nous entrons enfin. Ce peut être la nuit ou le jour, seul ou parmi la foule. Nous remontons la nef, nous arrivons devant le reliquaire, le tombeau, l’autel, l’ostensoir (à Montmartre), la grotte (à Lourdes, à la Sainte-Baume, à Bethléem). Nous touchons. Des larmes peuvent jaillir.

Or, si vive que puisse être l’émotion, ce point d’arrivée est toujours, comment dire ? Vide.

Vide est la grotte de Lourdes, vide la Sainte Maison de Lorette. Quant au reliquaire, ôtés l’or et les pierres précieuses, il ne contient qu’un fragment de corps. Presque rien. Même le Suaire de Turin, si étonnante que puisse être l’image qui y est imprimée, n’est au fond qu’un lai de tissu. En l’approchant, nous touchons au mystère et le mystère en même temps se dérobe. À l’image du pèlerinage des pèlerinages, le tombeau du Christ à Jérusalem, qui est vide. Nous sommes au plus près du mystère du Christ, nous en tremblons, mais le Christ est ailleurs. Il est au-delà, il est en avant.

C’est là le secret de tout pèlerinage : il nous relance ailleurs. Nous ne restons jamais à demeure dans un sanctuaire. Nous repartons, pour rendre grâce, pour témoigner, pour vivre — nous repartons parce que le Christ nous appelle ailleurs. Dans cette vie, notre vie de chrétiens, nous ne sommes jamais arrivés. Nous sommes toujours en marche, d’étape en étape, de conversion en conversion.
 

Pour voir cette vidéo pour devez activer Javascript et éventuellement utiliser un navigateur web qui supporte la balise video HTML5

  Sanctuaire(s) - basilique de Lourdes

Peuple de pèlerins

On pèlerine rarement tout seul. Du reste, il est très difficile de faire la route seul. On est souvent en groupe, souvent aussi au sein d’une vraie foule. La gare de Lourdes au début du pèlerinage du Rosaire voit arriver, en quelques heures, des dizaines de trains remplis de pèlerins. C’est que l’aventure chrétienne n’est pas une aventure solitaire. À plusieurs, on s’entr’aide, les forts soutiennent les faibles, on écoute et on apprend. C’est qui a le plus touché l’adolescent que j’étais quand j’ai découvert Lourdes : les personnes valides qui poussaient ou tiraient les charriots des personnes malades. Chrétiens portant d’autres chrétiens. Amis entraînant des amis dans le grand voyage. Main tendue (et ce n’est pas toujours le valide qui la tend) pour dire : « Viens ! Viens, suis-moi, allons vers Jésus ! »
Les chrétiens ne sont pas de ce monde. Ils sont dans ce monde, mais comme un peuple passant, un Israël pèlerin que le Christ appelle ailleurs, dans son Royaume, le vrai terme de tout pèlerinage, du pèlerinage qu’est notre vie.

Fr. Yves Combeau o.p.
  Retrouvez tous les contenus présentés par Yves Combeau