Je fais un don

L’homme chrétien est comme entre deux mondes. Ce monde-ci et un autre. Il faut beaucoup de connivences et aimer ce monde-ci pour pouvoir parler de l’" autre monde ". Rimbaud disait " la vraie vie est absente ". Qui ne le sent un jour ou l’autre ?
On peut le sentir lorsqu’une certaine forme de réussite nous échappe. Une situation, une invention, un amour. L’autre jour je voyais un étudiant dont la vie était décolorée, le monde éteint, parce qu’une affection qu’il croyait engager l’avenir laissait brusquement près de lui une place vide.
" La vraie vie est absente. " On a beau répéter partout qu’il faut se contenter de ce monde, ce monde ne nous contente pas. Notre coeur est plus grand que ce monde.
L’hypothèse chrétienne, celle de Jésus, est qu’il y a une présence dans ce monde que l’homme ne perçoit pas du premier coup, qui doit lui être annoncée, dite, révélée. " Convertissez-vous le Royaume de Dieu est là. " Les symbolistes l’ont pressenti, ce monde n’est qu’allusion à un autre monde. Et le succès du bouddhisme tel qu’il est annoncé à l’occidental, l’homme des complexités de la communication, du stress et des prouesses techniques, lui dit que ce monde est illusion. Allusion, illusion, " la vraie vie est absente ".
Et la mort ? Elle qui a le don de faire disparaître tout ce qui a précédé. Le don de discréditer la vie : tout le passé est englouti de façon aussi rapide qu’un texte d’ordinateur par une erreur de manoeuvre. Disparu… non sauvegardé. Est-ce possible ? Où est la vérité ?
Je ne connais pas d’homme qui n’ait envie de croire. J’ai un vrai ami qui dit qu’il ne croit pas et je ne peux que le croire. Un jour nous étions avec toute une petite troupe faisant une route dans le désert. Au petit matin, ombres longues du soleil levant, ciel rose avant le bleu, chaleur commençante sur les rochers froids de la nuit, je venais de célébrer la messe, " le pain de la nécessité et le vin de la fête ". Tout le monde sait qu’il s’agit pour nous du corps et du sang du Christ. Ici même le salut du monde. Il avait assisté, un peu en retrait. Il s’approche de moi et me dit : " Tu sais j’écoute l’Évangile et ce que tu dis… Tout cela je le reconnais, c’est mon pays… mais voilà, je ne crois pas. "
Il peut y avoir en un homme la nostalgie de Dieu, de Jésus, en lequel, Seigneur, il pourrait croire simplement ? Mais il y a ce détersif puissant du doute qui fait disparaître Jésus
Ceux que j’évoque ici sont tout près de nous. Les croyants ne devraient jamais les oublier, si Jésus envoie ses disciples " comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie " c’est justement pour eux… Ils font partie de notre vie.
Quant à eux ils ne devraient jamais croire qu’ils ont ainsi réglé la question. Il faut qu’ils persévèrent dans l’" attente ". L’attente de Dieu.
On ne perd jamais son temps loin de Dieu. C’est nous qui nous imaginons que nous sommes " loin de Dieu " parce que Lui nous sollicite sans cesse, nous cherche dans les mouvements de notre liberté.
Mais il y a aussi ceux qui ont réglé la question qu’ils se posaient à leur adolescence : ils sont passés depuis longtemps à autre chose. Si nous pouvions leur demander – parce que le bonheur est peut-être à fleur de terre et que c’est trop bête de marcher dessus – de douter un peu de leurs évidences humaines.
Si vous êtes croyants, je suis sûr que c’est parce que vous avez eu près de vous de vrais témoins de la foi.
Peut-être déjà dans votre famille. Un ami, un prof : même s’il s’agit de quelqu’un de désagréable, mauvais caractère, cela ne fait rien à l’affaire. Mais, tout compte fait, quelqu’un dont vous avez senti qu’il y avait dans cette vie une netteté, une droiture, à cause d’un courage à vivre malgré une épreuve. De ces existences qui par leur densité ont été pour vous la découverte du mystère de l’homme. Ils vous ont donné le sens de votre vie et son orientation. Sans eux vous ne seriez pas les mêmes.
Pour moi, c’est cela l’Église. C’est ce que les apôtres ont été, tous, les uns pour les autres. Et éminemment Jésus au milieu d’eux. C’est pourquoi nous disons que l’Église est " apostolique ", fondée sur le témoignage des apôtres. Peut-être avez-vous été ces témoins pour d’autres. N’est-ce pas cela une communauté chrétienne ?
Nous avons tous senti la force de ce témoignage. Prenons le cas de Mère Térésa. J’ai connu une religieuse très savante, " éclairée ", peu encline à de rapides emballements, qui a dû pour ses fonctions rencontrer en Inde, Mère Térésa. Elle en a été retournée : lorsqu’elle en parlait, sa voix changeait de ton.
Mais nous savons peu nous arrêter pour laisser la présence faire en nous son oeuvre. Nous avons la chance d’avoir un Dieu irréfutable… je veux dire qu’Il est sans défense, " innocent " comme disait Claudel lors de sa conversion, si loin du Dieu des puissances, des hiérarchies et des démonstrations péremptoires. Savons-nous rester avec l’Évangile ?
Il suffit de lire le récit simple de la vie du Christ, de ses rencontres et finalement de la passion. Le Dieu à qui le dernier des derniers – je pense au bon larron tout près de la mort sur la croix – peut avoir envie de dire " souviens-toi de moi quand tu seras dans ton paradis ". Un Dieu qui ne prétend à rien qu’à ouvrir un avenir pour sortir l’homme de ses contradictions. Voilà la divine présence.
Dans ce monde et pas du monde.

L’homme chrétien entre deux mondes ? Non. Il y a une présence dans ce monde que l’homme ne perçoit pas du premier coup :
" Je parle ainsi, en ce monde pour qu’ils aient en eux ma joie. Je ne demande pas que tu les retires du monde mais que tu les gardes du Mauvais. "
Le chrétien sait que ce monde est " habité " à cause de la " secrète résurrection " par la présence du Christ comme ce matin dans le signe simple du pain et du vin. Voilà sa joie. Elle nous fait comprendre la phrase de Bernanos : " Quand je serai mort vous irez dire au doux royaume de la terre que je l’ai aimé plus que je n’ai jamais osé dire. "

Références bibliques :

Référence des chants :