Renoncer à soi pour laisser souffler l’Esprit
Mt 10, 37 « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi… »
Ces quelques mots de l’Évangile, entendus au sens littéral, sans effort d’interprétation, sont proprement effrayants… Ils ont si souvent été utilisés par des « maîtres spirituels » manipulateurs et abuseurs pour éloigner leurs proies du regard critique de leurs proches susceptibles de dénoncer des formes d’emprise !
Pourtant nous allons voir que, comprises d’une certaine façon, ces paroles peuvent éclairer nos chemins de vie. Particulièrement si nous considérons que la vocation d’un artiste est singulièrement éclairée par ces affirmations du Christ et peut être modélisante pour toute vocation chrétienne.
Dans l’Évangile de Marc, une phrase résume la dynamique dans laquelle Jésus, avec toute la tradition biblique, veut nous engager : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même… » (Mc 8, 34). Oui, il s’agit de renoncer à soi-même, de se libérer de l’esclavage de notre ego qui nous empêche de véritablement nous déployer sous le souffle de l’Esprit créateur. La quête d’un artiste, nous pourrions dire son obsession, est de trouver l’inspiration, de s’abandonner au souffle, pour laisser place à un mystère plus grand que lui. Sur plusieurs de ses tableaux, Arcabas a scénarisé un peintre (autoportrait ?) face à sa toile, armé de ses pinceaux et de sa palette et, derrière lui, une créature angélique soufflant à son oreille et allant parfois jusqu’à lui indiquer du doigt ce qu’il doit retoucher. Cela nous aide à comprendre que le travail de l’artiste, avant d’être son travail, un travail purement humain, est un effort d’abandon entre les mains d’un souffle Créateur avec un grand « C ». Croyant ou non, la marque de l’artiste tient en cette mise à distance de son moi, de son ego, pour laisser s’exprimer ce souffle mystérieux. Il s’agit donc bien de « renoncer à soi-même » (au point parfois de relativiser ses liens affectifs ; père, mère, enfants, époux ou épouse…), comme l’exprime Jésus dans l’Évangile. Et cela est si difficile ! C’est la visée de toute vie spirituelle dont le mot abandon est le maître mot. Nous sommes marqués par tant de raideurs, qui nous empêchent de nous abandonner vraiment. À la fin d’un magnifique texte intitulé « Le bal de l’obéissance », Madeleine Delbrêl explique que le défi est de s’efforcer d’être sur les doigts du Saint Esprit « un gant de peau bien souple ». C’est le chemin du peintre, du sculpteur, du poète et aussi du moine, ou encore du prédicateur…
Mais alors, s’abandonner, « obéir », s’en remettre à … tout cela ne caractérise-t-il pas des formes d’aliénations ? Un idéal d’humanité pourrait-il être de disparaître au profit d’un autre ou de je ne sais quelle force extérieure à nous-mêmes ? Mais nous nous ouvrons alors à la découverte que cet effort /d’abandon (pardonnez l’oxymore) pour trouver l’inspiration n’est pas, au fond, la négation de soi-même, mais une manière de trouver son véritable moi ; le plus profond, le plus authentique, le plus véridique. En réalité, même si l’inventivité artistique oblige Arcabas à mettre l’ange, source d’inspiration, en arrière-plan de l’artiste, on ne peut oublier que c’est au plus profond, au plus intime de soi, dans son intériorité, que le peintre va aller puiser. « Tu autem eras interior intimo meo » disant saint Augustin. Nous ne nous mettons pas sous la coupe d’un autre, mais à l’école de notre moi le plus profond et le plus authentique. De façon assez belle, un catéchumène écrivant à l’évêque pour témoigner des changements qui s’étaient opérés en lui, disait « j’ai trouvé mon meilleur moi-même ». Nous le comprenons mieux alors, il n’est pas question de s’aliéner, mais, au contraire, de libérer le meilleur de soi.
En un temps où l’Église Catholique en France prend la mesure du fait que la vie chrétienne sans ancrage dans une vie spirituelle, d’une écoute attentive du souffle de l’Esprit, est le plus souvent un leurre, nous pourrions vivre un partenariat fécond avec des artistes qui, en matière d’inspiration, sont dans leur jardin de prédilection. L’art, comme la vie spirituelle, est sur un chemin de renoncement à soi, s’imposant comme une exigence vitale et conduisant parfois à faire passer au second plan toute autre préoccupation. Christian Bobin ne disait-il pas : « À la source d'un grand poème, d'une belle musique ou d'une architecture sacrée, il y a une angoisse que l'on apaise en lui donnant forme, rythme, mesure. » (Autoportrait au radiateur)
Quand Pablo Picasso surenchérit et élargit encore la perspective par ces mots : « Le sens de la vie est de trouver son don, le but de la vie est de le partager » alors nous comprenons que « l’Esprit souffle où il veut » (Jn 3, 8). Amen
