Naître une fois dans ton cœur
On l'appelait Angelus Silesius, littéralement “le messager de Silésie”. On est en Europe centrale, au XVIIe siècle, et lui, il était à la fois poète et mystique, et franciscain aussi. Et je tombais un jour, après mon entrée chez les Dominicains, sur une phrase qui lui était attribuée : « peu importe au Christ de naître 1000 fois à Bethléem, s'il ne naît pas une fois dans ton cœur. »
Waouh ! Je suis tombé du ciel, à travers les nuages, de ma petite vie spirituelle. Un peu sonné.
Fêter, chaque année, Noël comme le souvenir heureux et inspirant d’une naissance hors du commun à Bethléem il y a deux mille ans et qui a façonné notre histoire collective, ça s'était bien entendu et enregistré. Check ! Pas de soucis ! Mais voici que cet événement-là, de Bethléem était mis en relation avec mon attitude personnelle, quelque chose d’aujourd’hui qui dépendait de moi. Comment le Christ, la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu, lui qui “au commencement était auprès de Dieu” pouvait-il naître en moi ?
Comment l’Enfant de la crèche, que j’aimais contempler au milieu de la paille, de l’âne et du bœuf, pouvait-il m'appeler à une autre naissance dans laquelle je serai autant impliqué que lui. À savoir, … rien de moins que la naissance de Dieu dans mon âme !
Je tombais donc du ciel. Certes je n'étais pas monté bien haut... Car si j’essayais bien péniblement, laborieusement, de gravir les barreaux de la perfection pour atteindre, à coup d’efforts fatigants, le Ciel, c'était peine perdue ! Ma faiblesse et mon péché me faisaient dégringoler très rapidement.
Voici donc que ce mystique d’Angélus Silesius me révélait - mais peut être l'avais-je entendu des dizaines de fois sans que cela ne percute - que ce n’est pas moi qui monte à Dieu mais c’est Lui qui descend non seulement sur terre mais bien davantage encore dans mon cœur ! C'était ça qui était renversant ! “Et le Verbe de Dieu s’est fait chair, il a habité parmi nous, planté sa tente parmi nous”. J'entendais bien que le Christ actualisait sa naissance dans les lieux de pauvreté et d'exclusion de notre société, que nous ne voulons pas voir, par peur ou par mépris. Évidemment, - n'en déplaise à ceux qui ne supportent pas la vue d’une crèche - qu’il y a dans cette famille migrante, qui quittera bientôt cette mangeoire de Bethléem pour fuir un pouvoir totalitaire et sanguinaire, l'icône de tous les exilés, réfugiés, migrants, qui ne trouvent pas une place pour eux à l'hôtellerie, et que l'on relègue le plus loin possible, pour qu'ils nous gênent le moins.
Cette identification de Jésus à tous les méprisés de notre monde est déjà essentielle et très importante. Mais mon fameux mystique allait plus loin et m'ouvrait une brèche nouvelle : Laisser Dieu descendre dans mon âme qui lui servira de crèche. Non pas donc un lieu très propre où tout est bien rangé, - le petit appartement témoin de mon meilleur profil -, mais ce petit recoin d'âme, un peu sombre, peu reluisant et pas du meilleur parfum. Voyez-vous, en vous, cet endroit qui pourrait lui servir de crèche ? C'est dans ce bout-là ténébreux de notre âme, que Jésus cherche à naître en nous. Pour y disposer sa présence lumineuse. “Et la vie était la lumière des hommes, la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.” Comment faire ? Il nous revient de lui demander de venir en nous pour le laisser être ce qu’il est : “Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme.”
Il y a 80 ans, rescapée de la Shoah, déportée à Auschwitz-Birkenau, Magda Lafon, qui vécut ensuite près d'ici, à Rennes, écrivait : “on a peur de vivre quand on vit à l’extérieur de soi-même”. La naissance de Dieu, en notre âme, nous ramène à ne plus vivre hors de nous-mêmes, à nous apprivoiser, à nous découvrir dans notre identité la plus forte et généreuse pour vivre dans le monde : “ À Tous ceux qui l’ont reçu, Lui, le Verbe de Dieu, Jésus a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu.” Joyeux Noël !