Le bonheur, on en parle souvent, mais en fait on ne sait pas très bien ce que c’est. Il a fallu que Jésus, au tout début de sa vie publique, monte sur une montagne – une toute petite montagne au-dessus du lac de Galilée –, qu’il s’assoie, entouré de ses disciples, et qu’il ouvre la bouche pour nous apprendre ce que c’est que le bonheur. Et pourtant, depuis des siècles que ces paroles ont été prononcées, depuis des siècles que ces « béatitudes » résonnent aux oreilles des croyants, qu’elles sont lues dans l’Évangile, proclamées dans les églises, il n’est pas sûr que nous ayons encore compris ce que Jésus nous a dit ce jour-là.
Ainsi, pour prendre mon cas personnel, j’ai longtemps cru que Jésus, dans ces béatitudes, décrivait un certain nombre de situations de faiblesse, de petitesse, voire de tristesse et même de persécution, en nous promettant un beau renversement de ces situations pour l’au-delà : c’est dur maintenant, mais vous verrez, ce sera merveilleux à la fin des temps, dans la vie éternelle !
Eh ! bien non, frères et sœurs, ce n’est pas du tout cela que nous dit Jésus. Ce mot « heureux » qu’il répète tant de fois n’est pas une vague promesse pour plus tard ; il vaut pour aujourd’hui, il s’applique à nous dès maintenant. « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse », nous dit Jésus, et il le dit au présent, pas au futur. Car c’est au présent, dans notre quotidien, que chaque béatitude, chacun de ces bonheurs se vit ou plutôt s’apprend. Oui, le bonheur, cela s’apprend, à l’école de Jésus notre maître, et les béatitudes qu’il nous enseigne, ce ne sont pas des états passifs ou de simples traits de caractère ; ce sont des actes que l’on apprend à faire.
Heureux sommes-nous quand nous apprenons, avec Jésus, à nous reconnaître pauvres de cœur, c’est-à-dire à ne pas nous croire quelque chose, à ne pas mettre notre fierté en nous-mêmes, mais seulement dans le Seigneur et à tout attendre de lui comme des mendiants du ciel.
Heureux sommes-nous quand nous apprenons, avec Jésus, à pleurer, c’est-à-dire à laisser fondre notre cœur, à ne pas accepter le mal qui est en nous, ni le mal qui défigure notre monde, à pleurer, à prier pour les pécheurs, dont nous sommes, afin que nos larmes de désolation deviennent bientôt des larmes de consolation.
Heureux sommes-nous quand nous apprenons, avec Jésus, à nous débarrasser de nos duretés naturelles pour devenir des doux, car la douceur est en fait la plus grande des forces, c’est elle – et non pas la violence ou la guerre – qui nous fera posséder la terre.
Heureux sommes-nous d’apprendre à creuser notre faim et notre soif de la justice, c’est-à-dire à ne jamais nous satisfaire des déséquilibres scandaleux que des puissants veulent imposer, à refuser le mensonge établi et le langage trompeur, à accepter, comme Jésus, d’être dérangés dans notre petit confort et même persécutés pour que cette justice, pour que le règne de Dieu arrive.
Heureux sommes-nous d’apprendre à devenir miséricordieux, c’est-à-dire à pardonner de tout notre cœur à ceux qui nous ont offensés et à nous laisser saisir aux entrailles, comme Jésus, par la détresse humaine, matérielle et spirituelle, de celles et de ceux qui nous entourent.
Heureux sommes-nous d’apprendre à purifier notre cœur de tout ce qui l’encombre et l’enferme, car alors notre regard sera assez limpide pour contempler la clarté, la beauté de Dieu en chacun de nos frères, en chacune de nos sœurs.
Heureux sommes-nous d’apprendre à devenir, avec Jésus, des artisans, des faiseurs de paix dans nos moindres gestes, dans les milieux de vie qui sont les nôtres, famille, école, communauté, paroisse, entreprise, cité, nation.
Dans cette école des béatitudes que Jésus a ouverte un jour sur la montagne, beaucoup d’élèves se sont succédé au long des siècles et, comme de grands anciens, ils nous montrent aujourd’hui le chemin du bonheur : ce sont les saints et les saintes. La liste de ces anciens élèves est trop longue pour les citer tous, mais je pense ici, tout particulièrement, à saint Jean Bosco ; je pense aussi à saint François et à saint Dominique, à sainte Catherine de Sienne et à sainte Jeanne d’Arc, à sainte Bernadette Soubirous et à saint Charles de Foucauld.
Oui, frères et sœurs, l’école des béatitudes, c’est l’école de la sainteté, et l’école de la sainteté, c’est l’école de la joie. Amen.