Qu'avez-vous fait de Lui ?
Enfant, j’aimais chante dans les églises ce chant aujourd’hui jugé par certains un peu désuet : « Vous êtes le corps et le sang du Christ... qu’avez-vous fait de Lui? »
Que peuvent avoir dans le cœur les Apôtres lorsqu’ils se retrouvent, après les évènements de Pâques, de nouveau au jardin des oliviers, là où Jésus les enseignait il y a quelques jours à peine ? Assis sur les mêmes pierres, contemplant les mêmes paysages, Béthanie dans leur dos, le temple en face, sauf que les larmes de Madeleine ne baignent plus les pieds de leur Maître, et que la foule, repartie du grand pèlerinage, laisse place au grand silence. Ils sont là, entre le souvenir du coq qui chante et le baiser du traitre, entre les promesses grandiloquentes des cœurs inquiets et la coupe qui doit être bue. Les voici, en ce sabbat, comptant leurs pas pour accomplir la loi et gagner la ville sainte pour s’y regrouper dans cette salle haute où ils partageaient avec l’homme de Nazareth, le repas pascal. Hommes et femmes dont les noms sont alors rappelés par l’auteur des Actes, comme s’il s’agissait d’une première fois. Mais nul ne parle de banquet. L’invisible de ce à quoi ils sont désormais conviés se manifeste de l'intérieur, par la prière : il faut, pour arriver à vivre, se souvenir, reconnaitre, accueillir.
C’est là qu’après leur avoir partagé le pain et le vin, Jésus leva les yeux vers le Père et dit : « Père, l’heure est venue ». N’est-ce pas cette heure qu’ils cherchent tous à retrouver, à comprendre, à atteindre ?
« J’aimerais revenir me blottir dans tes bras » n’ose pas dire l’enfant devenu grand à sa mère. N’avons-nous pas, chacun, éprouvé cette nostalgie de ce qui n’est plus et que nous avons tant aimé ?
Mais ce qui distingue radicalement la prière de ces compagnons de Jésus, c’est qu’elle ne s’enracine pas dans la mélancolie, mais qu’elle s’ouvre doucement à Celui qu’ils pensaient avoir perdu et qui les a, Lui, retrouvés. « Après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel » : il leur faut accomplir une sorte de pèlerinage à rebours pour parvenir au lieu où le don s’explique. Il ne s’agit pas tant de monter au ciel que de laisser désormais venir le ciel en eux afin d’habiter le quotidien du monde pour y porter ce ciel.
Le Pape François exhortait volontiers ceux qui veulent être disciples de Jésus, à ne pas avoir peur de revenir « à la Galilée de leur premier amour » : là où les disciples avaient croisé pour la première fois la route de celui qu’ils suivront. Là où, ressuscité, le Christ les rassembla une ultime fois pour les envoyer proclamer l’Évangile. Revenir en ce lieu du premier amour pour actualiser notre souvenir et choisir à nouveau de vivre ce que nous voulons vivre.
Si les Apôtres, hommes et femmes, parcourent ce chemin du mont des Oliviers jusqu’à la salle haute de Jérusalem, ce n’est pas pour caresser du regard les pavés où ils marchèrent jadis et où le fils de l’homme versa son sang. Mais bien plutôt pour revenir là où tout a commencé afin que, ravivés par la prière, leurs oreilles s’ouvrent, leurs yeux se dessillent, que leurs bouches puissent enfin prononcer non plus leurs pauvres mots, mais, à travers eux, ses mots à Lui.
Le baptisé est avant tout autre chose, porteur d’une présence. Celle du Christ Jésus. Une présence dont il sait combien elle le déborde et par conséquent ne cesse de l’interroger. Une présence dont il est libre de faire ce qu’il veut. Jésus, au soir de la Cène, donne le pain rompu aussi bien à Pierre qu’à Judas, il lave les pieds aussi bien à celui qui le trahira qu’à celui qui le reniera. Il ne pose pas de condition car l’Amour véritable ne se conditionne pas mais se contente d’aimer en laissant chacun libre : fais de moi ce que tu voudras.
Ils ont vu le Ressuscité. Les voici maintenant à l’heure du choix. Que vont-ils en faire ?
Et vous, frères et sœurs, qu’allez-vous faire de Lui ? Peut-être murmurerez-vous que vous ne l’avez pas vu comme eux l’ont contemplé : mais ne sommes-nous pas réunis pour célébrer cette présence ? Et, dans cette humanité qui est notre, ne l’y côtoyons-nous pas à chaque rencontre, chaque visage ? Et dans cette création qui nous est confiée, ne l’admirons-nous pas ?
Le livre des Actes des apôtres est bien celui qui manifeste que désormais, en chaque croyant se joue la révélation du Messie. Que nous soyons au commencement ou au terme de notre existence terrestre, enfant qui bondit dans les bras de ses parents ou seul sur un lit d’hôpital, entouré de la reconnaissance de nos amis ou au fond de nos prisons, chacun, nous avons à porter Dieu au monde. C’est ainsi qu’Il nous appelle. C’est pour cela qu’Il nous choisit. Encore nous faut-il oser croire qu’il nous appelle. Encore faut-il que nous osions croire qu’il nous choisit. Nul n’est trop loin pour Dieu : « cherchez ma face » ne cesse-t-il de nous prier. Nous allons prier tous et chacun, au cours de cette messe, afin que nul parmi nous ne se croit exclu de cette mission et qu’ainsi, au-delà, tous puissent en recevoir l’heureuse nouvelle.
