Martyrs de la Fraternité
« En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi et moi en vous »
Ces paroles de Jésus, prononcées lors du dernier repas qu’il prend avec ses apôtres résonnent comme un testament spirituel. Nous les entendons ce matin dans l’église du monastère d’Aiguebelle où se rassemblent sept fois par jours pour prier des moines dont la vie toute entière est tendue, par vocation, vers cette union intime à Dieu et en Dieu que promet Jésus à ses apôtres en ce dernier repas, cette dernière cène.
Je n’oublierai jamais ma première visite au monastère de Tibhirine un froid et brumeux matin de novembre 2002. Je déambulais dans le cloître abandonné et je contemplais les contreforts de l’Atlas qui avaient été pendant tant d’années le majestueux mais seul horizon des moines. J’ai alors pris conscience à quel point, avant d’être les fameux moines de Tibhirine connu du monde entier, ces hommes avaient vécu une vie cachée et austère de priants. Leur vie avait été donnée bien avant qu’elle ne leur soit prise un jour du mois de mai 1996.
Mais, à Tibhirine, cette quête de l’union intime à Dieu et en Dieu qui habite le cœur d’un moine avait pris pour eux une couleur particulière. Elle avait pris la couleur de la religion musulmane qui façonnait la vie de leurs voisins et amis. Elle avait pris la couleur de l’hospitalité et de la fraternité dont ils faisaient l’expérience dans le quotidien simple de leur vie de travail et de leur vie sociale, de la communion aux joies et aux peines des habitants du village. Elle avait pris la couleur de l’autre radicalement différent qui bouleverse les habitudes et les certitudes.
C’est dans ce concret de la vie quotidienne que les moines ont pris davantage conscience encore de la largeur, de la hauteur et de la profondeur de l’union au Père promise par le Christ à ses apôtres et donc à chacun de nous. Ils ont perçu par toutes les fibres de leur être que Dieu ne pouvait être que le Père de tous ou alors il n’était le Père de personne. Ils ont compris que Dieu est Un dans son humanité toute entière ou Il n’est pas.
Ce qui est vrai pour les moines de Tibhirine l’est tout autant pour les douze autres bienheureux assassinés entre le 8 mai 1994 et le 1er août 1996 : Pierre Claverie, l’évêque dominicain d’Oran, Les quatre pères blancs de Tizi Ouzou, le frère mariste Henri, Paule-Hélène petite sœur de l’Assomption, les sœurs augustines Esther et Caridad, les deux sœurs de Notre Dame des apôtres Bibiane et Angèle-Marie, sœur Odette, petite sœur du Sacré Coeur. C’était vrai aussi pour tous les membres de l’Eglise durant cette période de violence. Si la vie de dix-neuf a été prise, tous l’avaient risquée et par avance donnée. Le sens et la force de ce témoignage porté par une Eglise tout entière n’est pas d’avoir été tués par des musulmans mais en solidarité avec leurs frères et sœurs algériens musulmans.
Faire mémoire de Mgr Pierre Claverie et de ses dix-huit compagnes et compagnons bienheureux martyrs d’Algérie trente ans après leur assassinat, ce n’est pas remuer un passé douloureux et révolu, ce n’est pas non plus être gardiens d’une mémoire comme on garde un musée. C’est affirmer l’urgence pour aujourd’hui et pour demain d’une fraternité qui s’affranchit et s’enrichit des différences de culture et de religion et qui plonge ses racines dans la promesse d’une humanité appelée à être tout entière réunie en Dieu comme le Christ nous l’a promis. C’est de cette fraternité reçue de leurs voisins et amis musulmans et donnée en retour jusqu’au don de leur vie dont les dix-neuf bienheureux d’Algérie sont témoins. Dont, étymologiquement, ils sont martyrs. Des témoins, des martyrs de la fraternité.
