Le tout premier récit de guérison dans l’évangile de Marc… nous parle d’une belle-mère ! Qu’elles soient idéalisées ou mal aimées, les belles-mères sont un peu le symbole de ces relations que nous n’avons pas choisies et qu’il faut pourtant intégrer dans notre vie ! Elles représentent ce qui surgit dans notre liberté, dans notre intimité parfois. Et comme pour la belle-mère de Pierre, lorsqu’un événement non voulu vient bousculer le cours de notre vie, nous sommes naturellement pris de fièvre : ce mécanisme de protection contre l’imprévu. La fièvre est en effet cette réaction de défense qui se met en place lorsque la vie ne suit plus son cours normal. Deuil, échec professionnel, rupture, maladie, changement accidentel : parfois, nous préférons subir que faire face. La fièvre nous met alors sur la défensive. Confrontés à la souffrance, à la précarité, ne nous arrive-t-il pas de démissionner de la sorte, de ne pas choisir de vivre, de ne plus habiter notre existence ? Le cri de Job que nous avons entendu dans la première lecture est de cet ordre. « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée ! ». « A quoi bon vivre ! ».

 

Comment donner encore un sens à son existence, lorsque le temps qui passe ronge la vie sans rien construire? Notre monde contemporain est étonnamment proche de celui de Job. Davantage qu’une crise de la foi, nous traversons une crise de l’espérance.

 

Cependant, face à cette question radicale du sens, un chemin nous est proposé dans l’Evangile. Regardons ce que fait Jésus dans ce récit de guérison. Curieusement, il ne prie pas. Il n’invoque pas Dieu. Il n’invite pas à croire. Il ne dit rien. Il n’y a pas d’éclat. La guérison est intime, silencieuse. Jésus s’approche et pose un geste tout simple. Cette guérison se passe au cœur même de la vie de tous les jours, au domicile même de celui qui vient d’être appelé par Jésus à devenir pêcheur d’hommes. Se relever et découvrir du sens se fait  —non par une fuite en avant ou la recherche d’un ailleurs— mais en revisitant autrement, par des gestes simples, son propre lieu de vie et ses relations. Ce message est aussi libérant qu’exigeant : habite autrement ta vie ! Vivre l’évangile, ce n’est pas espérer une autre vie —vouloir être autre— mais vivre autrement son existence. Voilà ce que nous dit l’évangile : vis autrement ton désir, ton corps, ta maison, tes relations, tes émotions. Interprète autrement ton existence. Donne-lui de la hauteur. Occupe autrement ta vie à la lumière de l’évangile !

Le monde recherche efficacité et performance ?

L’évangile nous dit :

Habite ta vie avec l’audace de l’incertitude et de l’incomplétude.

Le monde t’invite à davantage de possessions ?

Habite ta vie en accueillant ta propre fragilité et le manque.

Le monde t’invite à faire ce que tu veux ?

Habite ta vie, en intégrant dans ton histoire ce que tu n’as pas voulu,

Le monde cherche de la visibilité et de l’éclat ?

Habite ta vie en cultivant une Présence intime et divine

que personne ne peut te prendre.

Le monde voit le temps qui passe comme de l’inéluctable ?

Habite-le comme le lieu de maturation, d’espérance et de liberté.

Le monde recherche pouvoir et maîtrise ?

Habite ta vie avec un réel esprit du service

qui n’attend rien en retour.

Bien entendu, tout cela ne changera pas la maladie, ni le cours des événements, ni les personnes qui nous entourent. Cependant, nos choix et chaque geste de bienveillance changeront nos relations, redonneront de la  dignité à ceux qui nous entourent.

 

Alors, pourquoi attendre encore ? Ne donnons pas aux événements le pouvoir de nous rendre fiévreux et sans espoir.

N’attendons pas d’avoir pour partager.

N’attendons pas d’avoir du temps pour servir.

N’attendons pas d’avoir réussi pour aider,

Ou d’être aimé pour aimer en retour…

Car, à force d’occupations extérieures, on en vient à oublier d’habiter sa vie intérieure, là où demeure Dieu.

 

Pour celui qui se met à l’école de cet évangile, la vie ne se vivra plus dans la peur et la défensive, la lutte fiévreuse contre les éléments étrangers. Elle se vivra dans la confiance, qui s’extériorise toujours dans le service. Car servir, c’est fondamentalement être libre. « Libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous » nous dit Saint Paul. Servir, c’est oser exister en accueillant ce que nous n’avons pas choisi. C’est triompher de son égoïsme et mettre son centre de gravité en l’autre, pour lui tendre la main et le relever.

 

Celui qui habite sa vie de la sorte découvrira la vraie liberté. Car lorsqu’on désire ce que l’on a, on a tout ce qu’on désire. Amen.