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L’urgence du Carême

Joyeux Carême ! Oui, frères et sœurs, le Carême est une montée vers la joie, celle de Pâques. Le mot pénitence n’est pas synonyme de macérations, de « petits sacrifices », mais de conversion… Il vient d’un mot latin qui signifie : « je me repens ». Les cendres nous rappellent le triste visage nous faisons lorsque nous oublions les chemins de l’Évangile. Or, nous sommes nés pour la joie. Remettons-nous en route ! Nous avons 40 jours pour redécouvrir non pas une joie de pacotille, mais celle de Pâques. L’alléluia pascal, en effet, nous fera entendre une tout autre mélodie que celle des fanfares du carnaval. Soufflons sur les cendres, il est encore temps de ressusciter le feu divin qui couve en nous…

Prise de distance
Qui le nierait, « il flotte dans nos sociétés un indéfinissable malaise », pour parler comme le philosophe Marcel Gauchet. Un Axel Kahn n’hésite pas à dire que l’on va droit dans le mur. Les autorités spirituelles et morales ne cessent de nous interpeller, et nous continuons sans sourciller notre petit train de vie. Ne serait-ce pas toute notre société qui est invitée à entrer en carême et à se poser la question de son avenir. Où allons-nous ? Ne sommes-nous pas occupés à passer à côté de l’essentiel ? Chrétiens ou non, croyants ou non, nous faisons partie de cette société désorientée et nous en sommes complices. N’est-il pas plus qu’urgent de nous arrêter un peu ? Le Carême est un temps de lucidité, de prise de distance pour en revenir aux questions vitales : qu’est-ce que je fais de ma vie ? Sur quoi suis-je occupé à la bâtir ? La nudité du désert recentre sur l’essentiel.

C’est l’Esprit qui conduit Jésus au désert. Il veut lui faire entendre sa voix, non pas celle des évidences communes, mais celle de Dieu. Jésus va prendre le temps de faire le tri entre tous les appels qui lui parviennent. Il y a la voix du démon, du mauvais esprit, qui reprend celle des foules qui veulent du pain, un roi et des miracles. Il entendra celle de l’Esprit Saint qui l’invite à l’écoute de la parole de Dieu, au service des autres et à une foi respectueuse de Dieu. Ces trois tentations de Jésus sont aussi les nôtres. Reprenons-les.

La tentation du matériel
« Change ces pierres en pain ! » C’est la tentation de baser toute notre vie sur le matériel. Nous sommes devenus des consommateurs. Certes, beaucoup n’ont pas encore le minimum vital, mais notre société a pris un rythme dit de croissance sans s’inquiéter ni de l’épuisement de la planète, ni de l’appauvrissement de nos relations, ni de notre vide intérieur grandissant. Il y a un trop-plein, un excédent de bagages… Ne faudrait-il pas retrouver une certaine modération ? L’Évangile ne cesse de nous y inviter, mais nous sommes sourds. Et l’urgence écologique nous le clame. « L’homme ne vit pas seulement de pain… »

Le Carême nous propose un antidote : le jeûne. Il s’agit de se désencombrer de tout ce qui, finalement, nous empêche de vivre en vérité. La nourriture est un de ces domaines où nous pouvons nous exercer. « Durant le Carême, quitte toujours la table avec une petite faim », suggère le cardinal Danneels. La question est urgente : n’ai-je pas mis tout mon désir de vivre dans des choses superficielles, dans des biens périssables ? Notre point d’appui n’est-il pas uniquement matériel ?

La tentation du pouvoir
Vient ensuite la tentation du pouvoir : « …si tu te prosternes devant moi », si tu acceptes de pactiser avec le mal, si tu es prêt à n’importe quoi pour régner, pour dominer, pour te mettre au centre de tout. C’est toute la question politique qui se profile ici, mais aussi celle de nos relations, car nous avons tous une petite parcelle de pouvoir : sommes-nous respectueux de la liberté des autres ? Ne sommes-nous pas enclins à manipuler notre entourage, à tout faire pour évincer ceux qui nous gênent ?

Ici, l’antidote sera l’aumône, au sens large du terme : donner de soi-même, de son temps, de son nécessaire. Aimer, en effet, c’est faire de la place à l’autre, ne pas occuper tout le terrain. Jésus, lui, le soir du Jeudi saint, se fera tout simplement serviteur, lavant les pieds de ses disciples.

Utiliser toutes nos forces
Enfin voilà Jésus au pinacle du Temple. « Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Tout faire pour ne pas souffrir. Oh ! La souffrance n’est pas un bien. On ne le répétera jamais assez. Mais il y a aujourd’hui telle obsession de la non-souffrance, un désir de couler des jours tranquilles et de vivre « cool ». Sommes-nous prêts à prendre des risques et à faire des choix qui pourraient nous blesser quelque peu ?

De toute façon, souffrir ne nous sera pas épargné. Dieu n’est pas une assurance tous-risques. Jésus lui-même n’échappera pas à la croix. « Jésus n’est pas venu pour détruire la croix, mais pour s’étendre dessus », nous dit le poète Claudel. En refusant que Dieu intervienne magiquement pour lui épargner la souffrance, Jésus accepte déjà la croix. Et ce qui lui permettra d’aller jusqu’au bout de sa mission, ce sera sa relation intime avec Dieu son Père, dans la prière. Sur la croix, il pourra dire : « Père entre tes mains, je remets mon esprit. »

La prière est essentielle dans un Carême. Elle est mise à l’écoute d’une autre voix que la nôtre. Elle est le lieu où nous tissons des liens avec celui qui est notre véritable force pour traverser les épreuves sans compromis ni lâcheté. Il était une fois un enfant qui s’épuisait à vouloir déplacer une très grosse pierre. « As-tu vraiment utilisé toutes tes forces ? lui demanda son père. – Oui, répondit l’enfant. – Non, reprit le père, car tu n’as pas demandé mon aide ! » Prier, c’est utiliser toutes nos forces. Ne l’oublions pas durant ce Carême que je vous souhaite lucide et de plus en plus joyeux.

Références bibliques : Dt 26, 4-10 ; Ps 90 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13

Référence des chants :