Le décret de béatification de Mgr Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran, et de ses 18 compagnons dont les sept moines de Tibéhirine tués en Algérie dans les années 1990 a été rendu public samedi 27 janvier.

Alors que l’Eglise vient de reconnaître le “martyre” des sept moines de Tibhirine, voilà le témoignage exceptionnel de Jean-Marie Lassausse, prêtre paysan qui a vécu au monastère pendant quinze ans, après le massacre des moines. Il a pris la responsabilité de l’exploitation agricole du monastère et de l’accueil des visiteurs et pèlerins. Dans son livre qui vient d’être publié sous le titre N’oublions pas Tibhirine, quinze ans avec les martyrs de l’Atlas, il témoigne de la continuité de l’esprit de Tibhirine.

Je suis arrivé au monastère après le massacre des moines pour permettre que ce lieu de prière et d’engagement ne soit pas un sanctuaire mais un lieu où la vie circule. Père Jean-Marie Lassausse

Le Jour du Seigneur – Comment définissez-vous l’esprit de Tibhirine ?

Père Jean-Marie Lassausse – Après le martyr des moines de l’Atlas, Tibhirine reste le symbole de la rencontre fraternelle entre deux sociétés, deux cultures, deux religions. Depuis plus de soixante ans, les liens tissés avec les villageois et les moines témoignent de l’importance de la présence d’amitié dans ce lieu. Je suis arrivé au monastère après le massacre des moines pour permettre que ce lieu de prière et d’engagement ne soit pas un sanctuaire mais un lieu où la vie circule. De ces quinze années, je garde des bons et des mauvais souvenirs. Je me souviens que le monastère est désormais visité par des milliers de personnes, et notamment par beaucoup d’Algériens. Mais je n’oublie pas les intimidations, les négociations avec les autorités algériennes, et également les 100 jours pendant lesquels j’ai été privé de ma carte de séjour, sans en avoir les raisons.

Etre accepté comme successeur des moines à Tibhirine, est-ce que cela a été facile ?

J’ai hérité de la confiance accordé aux moines. Il me fallait réussir la collaboration avec Samir et Youcef, les deux ouvriers associés avec qui j’ai cultivé 8 hectares. Dans cette terre agricole de l’Atlas, l’exploitation gérée par les moines devait continuer à vivre et à être un pôle d’excellence pour les paysans environnants.  Par exemple, les moines avaient planté plus de deux mille pommiers et nous avons pu récolter et fabriquer du jus de pomme, des confitures et des tisanes.  Les moines ont toujours cherché à rendre service à la population des environs, je pense notamment à cette belle époque de la transformation des olives en huile pour des centaines de familles. Les moines mettaient à disposition des villageois leur pressoir. Cet enracinement social que nous avons poursuivi, est indispensable pour la survie du monastère.

A Tibhirine, vous avez proposé aux visiteurs  un livre d’or. Que disent-ils ?

Beaucoup des écrits et commentaires sont des remerciements. Pour eux, venir à Tibhirine, c’est effectuer un véritable pèlerinage, pour rendre hommage aux frères qui aimaient profondément les gens, qui les aidaient et portaient un témoignage de paix et de pardon. Ces gestes  sont des graines qui ont germé au fil des ans. Aujourd’hui, on voit s’affirmer les liens d’amitié dans ce monastère qui est vide de sa communauté, mais riche de ses amitiés qui se renforcent avec les moments d’échange à Tibhirine. Depuis mon départ du monastère, le 31 août 2016, la communauté du Chemin neuf assume cet héritage aux multiples facettes.

Voir nos vidéos sur les moines de Tibhirine et sur Mgr Claverie :
  • Le testament spirituel de frère Christian de Chergé
  • “Cheikh Claverie, évêque d’Oran” – Documentaire de Michel Carrier – CFRT – France 2 – La Vie 1998

 

N’oublions pas Tibhirine, père Jean-Marie Lassausse, éditions Bayard, janvier 2018

 

Propos recueillis par François Le Roux