La naissance est-elle un acte banal ? Ou est-elle un acte extraordinaire et quasiment sacré ? La considère-t-on encore, aujourd’hui, comme une réalité que régit la nature ou au contraire, relevant d’abord de la vigilance médicale s’inscrivant dans un environnement très technique et balisé ?

La réalisatrice Claire Jeanteur choisit d’offrir le témoignage de parents en attente d’un enfant et d’une sage-femme pour que l’on ne puisse pas retirer à la naissance le fait qu’elle est un mystère. Le mot ne saurait être pris en son sens réducteur d’un savoir qui reste caché aux non-initiés ou à ceux qui ne seraient pas assez calés pour l’aborder. Le mystère est une réalité à laquelle on ne cesse pas d’accéder, tellement elle nous concerne, tellement elle nous fait grandir en connaissance, tellement sa révélation est un appel pour nous.  Claire Jeanteur parle de la dimension spirituelle de la naissance. L’être humain est animé d’un « esprit de vie » qui surprend l’attente des parents, quand bien même ils auraient voulu que tout soit contrôlé et maîtrisé de la naissance de leur enfant et de ce qui la suivra. Claire Jeanteur a ces expressions : « vos enfants ne sont pas vos enfants… » ou encore « autrefois, on faisait confiance… » ou elle parle d’un « cap à passer dans l’acceptation de ne pas ‘fabriquer’ son bébé ».

Claire Jeanteur renvoie à une page de l’Evangile, la visitation de Marie à sa cousine Elisabeth, les deux étant enceintes, la première de Jésus, la seconde de Jean, celui qui sera le Baptiste. Je renverrais volontiers à un épisode qui précède. C’est celui de l’Annonciation, lorsque Dieu fait savoir à Marie, par l’ange Gabriel, qu’elle enfantera un fils, qui est le fils de Dieu. L’une comme l’autre désigneront ce fils avec une formule, en grec, qui est un neutre : « cela ». « Comment cela va-t-il se faire ? », dit Marie. « Cela qui est engendré en toi sera saint, appelé Fils de Dieu », dit l’ange (Luc 1, 26-38). « Cela » qu’elle ne sait pas encore nommer. « Cela » qui est chargé de potentialité. « Cela » qu’elle va attendre pour qu’advienne ce qui dépassera largement ses attentes ou lui faire désirer qu’elle ait plus de maîtrise sur l’avenir et « l’advenir »…!

Je suis très heureux de l’angle de ce documentaire et de l’anthropologie qu’il propose : il y a dans l’être humain plus que ce qu’on ne pense pouvoir dire de lui. Il y a son mystère, immense, à l’image même du mystère de Dieu. Il y a son inachèvement qui est une qualité et non un raté de sa condition. Si je reprends le mot profondément « mystérieux » du récit de l’Annonciation : il y a dans « cela », plus que « cela ». Il y a un Esprit de croissance, un Esprit de confiance, un Esprit de possibilité, un Esprit de Liberté. Telle est la vie qui advient ! L’attente de la naissance et la naissance elle-même mettent ceux qui attendent en contact, ni plus ni moins, avec le fond de l’homme et même les profondeurs de Dieu. Claire Jeanteur a choisi d’interpréter de manière spirituelle ce qui vient de l’Esprit, appliquant en quelque sorte une formule de la lettre de l’apôtre saint Paul aux Corinthiens, « c’est par l’Esprit qu’on examine toute chose » (1 Co 2, 14).

Dire qu’il y a dans « cela » plus que « cela », qu’il y a en l’être humain un mystère insondable qui le renvoie à plus que lui-même c’est dire qu’il n’y a pas d’expérience humaine banale, ni de conscience de soi et du monde sans rapport à une transcendance. A commencer par l’acte banal et pourtant grandiose de la naissance. Les réponses à cette transcendance sont diverses, et je pense qu’elles dépassent les religions elles-mêmes. Le christianisme est en quête de cette transcendance dans la paradoxale réalité de l’attente d’une naissance, de la croissance d’un enfant dont on ne sait ce qu’il sera, de sa mort acceptée en un amour parfait, et d’une vie qui renaît au-delà de la mort !

Chacun, croyant ou pas, ne se coltine-t-il pas cette question qu’exprimait le sociologue et poète canadien Fernand Dumont : « comment garder raison sans se défiler devant le mystère de notre condition ? » ou posée dans l’autre sens : « Comment croire sans s’enliser dans la crédulité ? »[1]. Le mot croire a ici son sens le plus fondamental, acte de confiance à la fois libérant et intranquille, qui caractérise tout être humain.

Le pape François exprime cela dans l’expérience de la foi chrétienne en disant que « Tout enfant est dans le cœur de Dieu, depuis toujours, et au moment où il est conçu, se réalise l’éternel rêve du Créateur »[2]. Ainsi exprime-t-il cette dimension spirituelle, cette réalité transcendante qui dépasse l’être humain toujours en devenir, bien petit et pourtant si grand, à sa naissance et même après, d’ailleurs. Et il poursuit en exprimant cela très concrètement : « La femme enceinte peut participer à ce projet de Dieu en rêvant de son enfant : ‘Toutes les mamans et tous les papas ont rêvé de leur enfant pendant neuf mois (…). C’est impossible une famille qui ne rêve pas. Quand la capacité de rêver se perd dans une famille, les enfants ne grandissent pas, l’amour ne grandit pas, la vie s’affaiblit et s’éteint »[3].

La réalisatrice Claire Jeanteur parle de l’être humain, de sa venue au monde qui n’a rien d’insignifiant. Elle parle de l’attente de la vie qui est irruption de l’esprit de vie dans celui qui est attendu et dans ceux qui l’attendent. Le documentaire dit bien ceci : nous avons tous besoin de naître et renaître à la vie, dans le dépassement des peurs, des échecs, des revers de la vie, de la maladie… L’attente nous travaille intérieurement, nous façonne, nous fait être toujours plus humains, nous fait passer à une vie plus fortifiée.

« Et si l’attente elle-même pouvait être également un accouchement pour les parents ? » Cette question de la réalisatrice me semble bien dire que ce documentaire est un éloge de l’attente, moteur de croissance en nous. Une ode à la vie qui nous fait devenir ce que nous sommes.

 

[1] Fernand Dumont, « Une foi partagée », Bellarmin,  1996. Page 19.

[2] Le pape François, exhortation apostolique « Amoris Laetitia », « la joie de l’amour », n°168. Bayard, Cerf, Mame. 2016

[3] Ibid. n°169.