Par le Fr. Yves Combeau

L’abbaye du Thoronet n’est certes pas un chef-d’œuvre inconnu. Portée sur la première liste des Monuments historiques en 1840 par Prosper Mérimée, admirée par Le Corbusier, célébrée par Fernand Pouillon dans Les pierres sauvages, journal imaginaire d’un de ses constructeurs, cette abbaye cistercienne provençale passe même pour le modèle de l’architecture de son ordre, la perfection achevée. On célèbre à l’envi ses proportions (très belles), sa sobriété (remarquable), le jeu de la lumière et de l’ombre (superbe). On a raison… Et on a tort. La vision contemporaine du Thoronet est à la fois très précise et quelque peu faussée. Essayons donc de mieux regarder!

Dimanche 21 janvier, la célébration œcuménique aura lieu à l’Abbaye du Thoronet (Var). A l’occasion de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens du 18 au 25 janvier, Le Jour du Seigneur, Orthodoxie, Chrétiens Orientaux, et Présence Protestante proposent une matinée en commun dimanche 21 janvier.

 

En 1146, un groupe de moines cisterciens fonde une nouvelle abbaye dans un vallon écarté du Var qui lui a été donné par un seigneur de Castellane. L’appui du comte de Provence facilite cette fondation. C’est la seconde tentative de la communauté, la première, dix ans plus tôt, n’ayant pas été un succès.

C’est qu’en effet, les cisterciens sont exigeants. Ils recherchent la solitude et le silence, mais aussi de la bonne pierre et du bon bois en abondance pour le chantier, des terres assez fertiles pour la subsistance des moines et de leurs hôtes, de l’eau courante pour le vivier d’une communauté qui ne consomme pas de viande et éventuellement pour un moulin. Ces exigences sont le résultat de la réforme de la règle de saint Benoît opérée par saint Étienne Harding (mort en 1134) et saint Bernard de Clairvaux (mort en 1153), les deux principales figures du nouvel ordre de Cîteaux: silence et ascèse, dépouillement, travail manuel.

Pour les bâtiments aussi, saint Bernard prescrit le dépouillement. Pas de clocher ou, du moins, pas de grand clocher; aussi peu de sculpture que possible; point de peintures. Comme le développement de l’ordre est extrêmement rapide, des maîtres d’œuvre répandent en quelque décennies un modèle simple et efficace, nourri, pour le style, par le roman bourguignon: des proportions franches basées sur le cercle et le carré; une lumière mesurée par des ouvertures soigneusement calculées ; l’usage d’une belle pierre calcaire (autant qu’il est possible) appareillée à joints nus. L’église et les salles demandées par la règle s’organisent autour d’un cloître carré et se prolongent par des annexes. Tout cela est strictement rationnel, de sorte que les abbayes cisterciennes sont littéralement conçues en série : Le Thoronet doit beaucoup à sa mère l’abbaye de Mazan, en Ardèche, et influence à son tour Sénanque ou Sylvacane.

Au Thoronet, la réussite est évidente. L’église, à la géométrie très simple, est d’une grande puissance et d’une grande pureté de lignes. La belle lumière de Provence y entre adoucie, mais non affaiblie, donnant aux volumes une poésie difficilement exprimable. La symbolique romane est ici réduite à l’extrême mais toujours signifiante: du carré (la Terre, l’humanité), l’on passe au cercle et même au globe du cul-de-four du sanctuaire (la perfection sans début ni fin, le Ciel, Dieu), sanctuaire qui est parfaitement orienté à l’est. Le cloître, qui n’est pas carré, n’offre aucune affèterie; son « lavabo », la fontaine couverte requise par la règle, présente les proportions tassées d’une borie de berger provençal, et cependant, l’harmonie de ce cloître saisit tout visiteur. Les sens sont portés à la paix, l’esprit se libère, la voix de Dieu semble toute proche.

Regardons un peu mieux

L’effet du Thoronet est tel que son dépouillement, sa rigueur sont devenus, en quelque sorte, archétypiques. Non seulement, depuis 1950 environ, nous croyons que toutes les abbayes cisterciennes étaient semblables au Thoronet, mais nous croyons que toute église authentique devrait ressembler à cela.

D’abord, toutes les églises cisterciennes ne sont pas comme Le Thoronet. De la base commune ont dérivé différents types. Ensuite, les cisterciens eux-mêmes ont connu des évolutions. Très vite, dès avant le milieu du XIIe siècle, l’ordre a construit de très grandes, très hautes églises gothiques, toujours de conception sobre, mais sans aucun rapport avec les masses minérales du Thoronet : ainsi Pontigny, Ourscamp, Cherlieu… Les abbayes les plus vivantes ont été remaniées, reconstruites ; si les « sœurs provençales », Le Thoronet, Sénanque, Sylvacane, conservent leur visage originel c’est parce qu’elles étaient assez petites et sur un terroir assez pauvre pour que les moines, même s’ils l’avaient voulu, n’aient pas eu les moyens de les modifier.

Est-ce à dire que la spiritualité cistercienne se perd dès lors que les édifices n’ont plus la pauvreté originelle ? Oui et non. Oui, parce que le radicalisme de saint Bernard est certainement rogné. Non parce que dès l’origine, ce radicalisme n’était pas compris de beaucoup. Une église romane est, à son époque, un édifice peint de couleurs vives de haut en bas, son sanctuaire lambrissé de bois, ses galeries, s’il en a, fermées l’hiver par des tapisseries. Pour nos ancêtres du xiie siècle, Bernard confondait nettement « église » et « grange » ! Quant à nous, nous sommes fascinés par un volume auquel il manque en fait les stalles, les autels, les chandeliers, les retables, le jubé, les grilles, les innombrables tombeaux… Fascinés par la géométrie de la coquille, oubliant l’animal vivant, c’est-à-dire la communauté dont le goût évolue, dont la spiritualité mûrit, subit des influences, cherche à s’exprimer par des voies nouvelles. À Cîteaux et à Clairvaux même (et, en beaucoup plus petit, à Sénanque), les bâtiments monastiques du xviiie siècle ne seront pas, comme on le lit encore, l’expression de la richesse d’une communauté dévoyée ou d’on ne sait quelle soif de puissance, mais celle de la même spiritualité de dépouillement et de rigueur, par les moyens propres à leur siècle, c’est-à-dire la grande manière classique. Autre goût, certes, mais aussi autre chef-d’œuvre.

L’art sacré est vivant

Le xxe siècle, volontiers idéologue, a voulu faire du Thoronet le modèle de toute église. Sans doute parce qu’il offrait à l’époque du béton et des lignes droites une sorte de miroir médiéval. Et de chanter les murs en pierre apparente et les chœurs nus, de décaper les églises jusqu’au moellon, de reprocher à des ensembles baroques ou néo-gothiques de n’être pas chrétiens.

Le piège du miroir (j’aime ce en quoi je me reconnais) écarté, quelles leçons nous donne Le Thoronet? Celle d’une beauté sobre, mais extrêmement réfléchie, beaucoup plus savante qu’il ne semble, et en même temps de bon sens. Celle de l’attention à la réalité sensible, le soleil, le vent, le grain de la pierre. Celle de la poésie née non de quelque inspiration soudaine, mais de la modestie d’un travail lent, à mains nues, dans l’obéissance à des règles et à une pratique établie.

En art sacré, il n’y a pas de perfection. Il y a des réussites qui nous invitent non pas à les reproduire mais à aller, leçon reçue, vers des formes nouvelles. Ce que l’art sacré veut montrer et accompagner à la fois, le mystère de la relation entre l’homme et Dieu, ne cesse de s’approfondir. Librement et sans relâche, de tentative en tentative.

Fr. Yves Combeau