J’ai lu le commentaire laissé par un téléspectateur sur notre page Facebook : « Je propose un jeu pour la messe du Jour du Seigneur. Chaque fois que l’Evangile ne sera pas détourné pour y placer le mot “Migrant” : “gagnez” 10 €. »

Cela m’a rappelé un autre message que j’ai reçu il y a quelques temps. Une personne fâchée contre le Jour du Seigneur et les paroisses qui accueillent la messe télévisée, car elle estimait que l’on devrait prier tous les dimanches pour les personnes qui subissent la violence en tant de pays et qui se retrouvent en situation de réfugiés. Une petite vérification m’a permis de me rendre compte que cette prière ne manquait pas d’être portée très souvent, sous des formulations différentes.

L’expérience montre que certaines personnes ont besoin que les prières universelles fassent des catalogues très précis de l’actualité. Pour ma part, ma prière intime s’appuie sur les rencontres que je fais au quotidien, les courriers que je reçois, mais aussi les événements où se manifeste la détresse de gens qui sont lointains mais n’en sont pas moins mes prochains en notre humanité. Dans la liturgie, en revanche, je ne cherche pas le « catalogue ». Au contraire, j’aime certaines formules traditionnelles, comme dans la grande prière universelle du Vendredi saint : « Prions Dieu tout puissant d’avoir pitié des hommes dans l’épreuve…Qu’il protège ceux qui voyagent, qu’il ramène chez eux les exilés, qu’il donne la force aux malades… ». Ou d’autres formules traditionnelles que le missel romain nous donne et qui vont chercher aux profondeurs de nos existences : « Pour ceux qui souffrent… Pour ceux qui se dévouent au service de leurs frères… Pour ceux qui vivent loin de leur maison, pour ceux qui n’ont ni travail ni logement… Pour qu’il plaise à Dieu de soulager et de fortifier tous ceux qui souffrent de la faim, de la maladie ou de la solitude … ». Chacun de nous sait mettre les noms, les visages et les réalités du monde sous ces mots. Même au cœur de la prière eucharistique, des formules de la prière me saisissent : « Seigneur, accorde-nous par la prière des saints et leurs mérites, d’être, toujours et partout, forts de ton secours et de ta protection » (Prière eucharistique n°1). Avec ces paroles, je confie à Dieu des gens qui se recommandent à moi, mais aussi ceux qui, de par le monde, ont besoin de ce secours et de cette protection.

Certains trouvent qu’il y a trop souvent le mot « migrant » aux messes du Jour du Seigneur, d’autres trouvent qu’il n’y est pas assez. Dans les deux cas, on peut finir par tout passer à son filtre personnel : on peut vite fermer la porte aux interrogations de Dieu et du monde.

Or la liturgie est un acte de tout le peuple de Dieu, reçu dans une tradition, dans une histoire, porté par la confiance en Dieu et la reconnaissance à son égard, notre cœur étant bousculé par l’actualité de la vie du monde et par notre propre existence. La liturgie n’est pas un système clos. La question est surtout : quels que soient les mots, moi qui prie et célèbre, est-ce que c’est bien le Christ que je veux prendre par la main ? Et avec lui, est-ce que je me tiens présent à des réalités objectives du monde, au-delà de mes opinions personnelles ? Quelqu’un qui souffre est toujours quelqu’un qui souffre, ce qui ne dispense jamais, ensuite, d’une réflexion politique plus construite.

Ce que je dis de la liturgie, je le dis volontiers de la théologie qui marquera notre émission du dimanche 26 juin, à l’Institut Catholique de Paris, où se trouve un lieu important de formation théologique. La théologie n’est pas un système clos. Les questions de la vie et du monde viennent à moi. Je les reçois et je les médite. Elles me font réfléchir et penser. Je trouve des réponses. Et ces réponses me font entrevoir d’autres questions. Hors du système clos, je me rapproche sans cesse de Dieu mais aussi du monde.

 

Frère Philippe Jaillot, o.p.