Le jour du seigneur

Homélie de la messe à Dagneux

 Ils n’étaient pas douze, comme dans l’Évangile que nous venons d’entendre, et ils ne marchaient pas deux par deux… De septembre 1939 à septembre 1945, durant six années, ils furent des millions de jeunes Européens et de jeunes Américains, des Africains et des Asiatiques aussi, à devoir obéir à un ordre de partir faire la guerre. Ils avaient avec eux plus qu’un bâton et des sandales, mais ils n’en quittaient pas moins tout ce qui leur était cher : leurs parents, parfois une fiancée, parfois une femme et des enfants, leur village ou leur ville, leur métier ou leurs études, leurs habitudes et leurs passions. Pour la plupart d’entre eux, ils ne nourrissaient pas de haine personnelle à l’encontre de ceux qu’on leur désignait comme des « ennemis ». Mais leur devoir était d’aller combattre et, s’il le fallait, de donner leur vie pour leur patrie. De fait, plusieurs centaines de milliers de ces jeunes gens ont péri, et le grand cimetière militaire allemand de Dagneux dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, nous le rappelle de manière impressionnante. Ici reposent les corps de presque vingt mille jeunes Allemands, morts dans les combats qui eurent lieu dans le sud de la France lors des derniers mois de la guerre. Vingt mille garçons qui ne demandaient qu’à vivre ! Vingt mille jeunes créés pour la vie et non pas pour la mort ! Vingt mille « dormeurs du val », « bouche ouverte, tête nue, avec deux trous rouges au côté droit », pour paraphraser Arthur Rimbaud le poète pacifiste…

 Ils n’étaient pas douze, mais quelques centaines ou quelques milliers qui, à peine la Deuxième Guerre mondiale finie, manifestèrent la farouche volonté que plus jamais pareille tragédie européenne ne se reproduise. Entre la France et l’Allemagne, en particulier, trop de sang innocent avait coulé depuis presque un siècle. Il fallait rendre impossible la reproduction de ces tragédies, poser les bases d’une paix qui serait définitive. Des deux côtés du Rhin, des hommes et des femmes se sont levés, qui ont parfois appris à marcher deux par deux. Ne prit-on pas l’habitude, d’ailleurs, de parler, dès le début des années 1960, du « couple franco-allemand » ? Je pense, évidemment, au chancelier allemand Konrad Adenauer et au général Charles de Gaulle, signataires du traité franco-allemand de 1963, ou encore au chancelier Helmut Kohl et au président François Mitterrand se tenant par la main le 22 septembre 1984 à la nécropole de Douaumont, pour le soixante-dixième anniversaire de la bataille de Verdun. Je pense aussi à l’abbé Franz Stock, à Robert Schuman, à monseigneur Pierre-Marie Théas, au frère Roger Schutz de Taizé… Mais ils forment finalement toute une nuée de témoins, les artisans de la réconciliation et de la paix entre la France et l’Allemagne !

 Nous ne sommes pas douze, mais des centaines de milliers de fidèles à être réunis aujourd’hui, au nom de Jésus Christ, le Prince de la paix, avec, sous nos yeux, ces milliers de sépultures de jeunes Allemands, que nous nous trouvions dans l’enceinte même du cimetière de Dagneux, ou devant notre écran de télévision. Le souvenir ému de tous ces inconnus ne peut que nous habiter. Mais, surtout, une immense action de grâces peut s’élever de nos cœurs. Car ces jeunes gens tués à la guerre, sont devenus des morts pour la paix. Leurs tombes bien alignées, forment comme des sentinelles qui nous disent que le sang des hommes ne doit plus jamais couler dans des guerres fratricides. Ces tombes sont comme des prières de pierre qui se dressent et qui crient : « Paix aux hommes que Dieu aime ! » Français et Allemands pouvaient se croire des ennemis héréditaires. Les voilà maintenant des « amis héréditaires », au nom justement de tout ce sang versé. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit », avait annoncé Jésus (Jean 12, 24). Ici se fait sentir l’esprit de l’humanité, celui de l’atrocité des guerres et de la réconciliation des hommes. Et les jeunes gens, Allemands et Français, qui, chaque année, viennent entretenir ensemble ces tombes, sont un peu « les prêtres » ou « les diacres » d’une liturgie de paix nécessaire à la vie du monde. Comment sont-ils d’ailleurs venus, cette année ? Deux par deux ?

 Les guerres font désespérer de l’humanité, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, incessantes, toujours plus cruelles ! Mais quand l’esprit de réconciliation triomphe, c’est, au contraire, l’espérance qui fait chanter nos cœurs. En octobre 1965, premier pape de l’histoire à visiter l’Amérique, le pape Paul VI fit un discours mémorable à la tribune des Nations-Unies, à New York. « L’humanité devra mettre fin à la guerre, ou c’est la guerre qui mettra fin à l’humanité. Jamais plus la guerre ! Jamais plus la guerre ! » s’écria-t-il. On était en pleine période d’amplification de la guerre au Vietnam et la « Guerre froide », entre monde communiste et monde pro-américain, battait son plein. La frêle silhouette du souverain pontife habillé de blanc pouvait paraître bien dérisoire en comparaison avec les millions de tonnes d’armement, prêtes à servir sur toute la surface de la planète, et sa parole pouvait sembler bien utopiste. Pourtant, il disait la seule parole de vérité possible. Il exprimait cet « amour dans la vérité » qui vient de donner au pape Benoit XVI le titre de sa troisième encyclique, et qui constitue le seul véritable avenir de l’homme.

 L’avez-vous remarqué ? Les artisans de paix sont toujours des personnages fragiles. Pensez au Mahatma Gandhi ! Pensez à Martin-Luther King ! Pensez aux moines de Thibirine ! Pensez à Aung San Suu Kyi, le Prix Nobel de la paix birman toujours emprisonné ! Pensez à Shirin Ebadi, l’avocate iranienne, elle aussi Prix Nobel de la paix, elle aussi persécutée par le pouvoir totalitaire en place dans son pays ! Car on ne peut apporter une paix véritable si on arrive avec force et puissance. La douceur ou la tendresse ne peut faire couple avec la puissance. L’amour doit être vulnérable, sinon il ne peut être partagé.

 Jésus fut un personnage fragile et il a voulu que ses disciples soient comme lui : « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange […]. Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez en secouant la poussière de vos souliers… » Alors nous autres, quelle sorte de « disciples » formons-nous ? Sommes-nous bien les porteurs fragiles du fragile Évangile ? L’Évangile de la paix.

Françoise ZEMBRI

Références bibliques : Am 7, 12-15 / Ps 84 / Ep 1, 3-14 / Mc 6, 7-13

Référence des chants :

Texte de l'Homélie

Prédicateur : Delorme Christian

Paroisse : Cimetière militaire allemand de Dagneux

Ville : Dagneux

Temps : Temps Ordinaire

Jour : 15ème dimanche

Année : B