Près de 4000 personnes issues de la rue ou en situation de précarité, venues de toute l’Europe, se sont rendues en pèlerinage à Rome du 10 au 13 novembre. Une démarche organisée par le collectif « Fratello » (« frère » en italien) et souhaitée par le pape François, une semaine avant la fin du Jubilé de la Miséricorde. La réalisatrice Véronick Beaulieu a suivi ces pèlerins hors normes accompagnés par l’association parisienne « Aux captifs, la libération ». Dans une web-série en 5 épisodes « Fratello, Rome 2016 », elle nous invite à revivre avec eux ce pèlerinage. Et surtout à nous mettre à leur écoute.

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Pourquoi ce choix d’une web-série sur le pèlerinage Fratello ?

Véronick Beaulieu : J’ai su que ce pèlerinage avait lieu et cela m’a touchée. C’était enfin l’occasion de donner la parole à ceux que l’on appelle les démunis, les SDF… des gens qui ont eu un métier, une famille… et qui, pour différentes raisons, se sont retrouvés à la rue. Eux aussi, ils avaient le droit de voyager, de se réjouir. Ils étaient tellement heureux d’être-là. Ils étaient les derniers à passer la porte sainte en cette année de la Miséricorde et la passer avec eux c’était plutôt sympa ! (rires)

J’ai connu le père Giros, le fondateur de l’association « Aux captifs, la libération ». C’était un ami. Suivre le groupe de cette association, c’était une manière pour moi de lui rendre hommage et de montrer la qualité de leur travail. La manière entre autres dont ils désamorcent la violence et les tensions. Je voulais faire un documentaire. C’est devenu une web-série. Le défi était intéressant !

Qu’est-ce que vous avez voulu dire ?

Mon parti pris a été de ne donner la parole qu’aux personnes de la rue, rien qu’à eux sans commentaires de journaliste derrière. Je voulais être avec eux dès le départ, [voir Fratello, Rome 2016 épisode 1] vivre avec eux le pèlerinage et que ce soit eux qui nous parlent. Leurs mots sont peut-être plus courts. Leur parole est « cash ». Ils ne sont pas là pour jouer les vedettes. En ce sens, ils ne sont pas centrés sur eux-mêmes. S’ils ont quelque chose à dire, ils le disent. Ils sont dans l’aujourd’hui. Ils ont une vraie dignité. Ils ne sont pas là à se regarder le nombril. C’est en cela qu’ils nous évangélisent. Ils sont passés par le feu alors ils nous parlent en vérité et nous poussent à être vrais en face d’eux. Comme notre pape François. C’est pour cela que cela bouscule. Ils nous apprennent à vivre. Sans le savoir, ils en ont fait pleurer plus d’un. Ils sont beaucoup plus heureux et libres que nous. Les pauvres ne sont pas ceux que l’on croit, voilà ce que j’ai appris !

Qu’est-ce qui vous a le plus touchée ?

La façon dont les personnes de la rue ont reçu la demande de pardon du Pape [voir Fratello, Rome 2016 épisode 2]. Cela a suscité chez eux une relecture de vie avec des choses que l’on ne saura jamais parce qu’elles sont intimes. Quelle intelligence du cœur d’avoir su ainsi écouter le Pape !

L’image la plus bouleversante, c’est quand les personnes de la rue ont prié sur le Pape à l’audience. Quand je leur ai demandé ensuite comment ils avaient vécu ce moment, ils m’ont dit : « au début c’était dur et après c’était bien ». Encore une fois la parole est vraie. On n’est pas là pour la photo. Il y a eu un échange profond avec le Pape, au-delà des mots [voir Fratello, Rome 2016 épisode 3]. Au fil des jours, dans ce vivre-ensemble, il y a eu des demandes de pardon au sein du groupe. Les accompagnateurs aussi étaient chamboulés [voir Fratello, Rome 2016 épisode 4]. Des choses se sont déplacées intérieurement pour chacun d’entre nous. J’ai moi-même vécu ces déplacements. J’ai été touchée par ces personnes et je ferai tout pour que l’on puisse les voir et les entendre.

Pourquoi le Pape les a autant marqués ?

Le Pape était présent et, en même temps, les gens de la rue ne font pas de la papolâtrie. Ils se sont reconnus mutuellement. Le Pape par son pardon s’est fait pauvre et, eux aussi, ont demandé pardon pour les blessures et erreurs dans leur vie.

Ils étaient vraiment touchés qu’un grand de ce monde les invite et les respecte. Il leur a rendu leur dignité. Mais ce n’est pas de la papolâtrie. Ils sont vrais, ne sont pas des saints et ils aiment les gens qui font ce qu’ils disent. C’est le cas du Pape. Il rejoint les croyants comme les non-croyants. Quand ils sont allés à Saint-Paul-hors-les-Murs, l’un d’entre eux est rentré dans l’église avec des larmes plein les yeux [voir Fratello, Rome 2016 épisode 3]. Il m’a dit : « Moi aussi, je peux rentrer ici… » Cela m’a bouleversée. Ils étaient invités par le Pape à Rome, rendus à leur humanité. Ils pouvaient dormir dignement, manger et se cultiver dans des lieux dignes, comme chacun d’entre nous. La plupart d’entre eux n’avaient jamais vécu cela. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre ce que j’ai reçu pendant ce tournage. Je crois que c’est leur joie qui m’a le plus touchée. J’ai passé avec eux un temps extraordinaire, fatigant mais extraordinaire. J’ai des nouveaux amis !

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