Par coïncidence tombent ensemble la fête des pères et une émission du Jour du Seigneur qui parle de livres. Or je viens de lire un passage de la Bible qui m’a fait trouver un point commun entre les pères et les livres : le récit qui parle du prophète Elie, cet homme à la foi ardente, admiré par celui qui lui succédera : le prophète Elisée. La tradition biblique raconte qu’il quitta cette terre sur un chariot de feu (2e livre des Rois 2, 1-14). Jusqu’au bout Elisée ne voulait pas quitter ce maître qu’il appelle « Père ». Elie lui demanda alors : « Dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi avant que je sois enlevé loin de toi ». Elisée lui répondit : « Que je reçoive une double part de l’esprit que tu as reçu ».

Avec la fête des pères, nous honorons la transmission qui se fait d’une génération à une autre. Ou qui ne se fait pas, car notre époque s’inquiète du fait que la culture, les valeurs et encore la foi ne se transmettent guère.

En laissant « parler les livres », les idées circulent et la réflexion déplace les esprits quand un auteur cherche à transmettre à des lecteurs quelque chose qui lui est cher, et que des lecteurs ont le désir de recevoir une pensée qui peut-être leur ouvrira un nouveau chemin.

Or le récit sur le prophète Elie m’a enseigné une double exigence. Pour transmettre il convient de se retirer sans peser sur celui qui prendra la suite. Et pour recevoir, il faut regarder d’où l’on part, tout en osant prendre son envol. Et nous pouvons être très prétentieux en pensant que celui à qui nous transmettons doit uniquement s’appuyer sur ce que nous donnons. Nous pouvons l’être aussi lorsque nous recevons, en pensant que nous n’avons pas besoin de père ni de livres mais que nos seules forces suffisent.

« Je veux recevoir une double part de l’esprit que tu as reçu », disait Elisée. Son maître, le prophète Elie lui répond : « Tu demandes quelque chose de difficile : tu l’obtiendras si tu me vois lorsque je serai enlevé loin de toi. Sinon tu ne l’obtiendras pas ». Et quand Elie fut enlevé au ciel sur un char de feu, Elisée lui cria : « Mon père !… Mon père !… » Elie se comporta comme un père et un maître qui a quelque chose à donner et à enseigner mais qui veut que son fils et disciple puisse trouver ses propres marques, agir de sa propre liberté avec ce qu’il aura reçu. Pour cela, Elisée va devoir assumer qu’Elie s’en va. Le suivre du regard jusqu’au moment où il ne le verra plus, c’est accepter qu’il doit ensuite vivre sa vie et être prophète avec ses propres capacités, sa propre autorité et son propre enthousiasme. Mais le signe lui sera donné qu’il n’est pas livré seulement à lui-même et que quelque chose lui a bien été transmis : il récupèrera le manteau d’Elie. Or, dans la Bible, le vêtement est quelque chose qui fait corps avec celui qui le porte. Cela représente sa personnalité. En recevant ce manteau, Elisée sait alors qu’il porte sur lui – mais en fait en lui –, quelque chose de son maître.

Nous nous recevons de quelqu’un qui nous précède. C’est cela que le père représente, et plus largement la famille, le pays (la mère « patrie » qui vient du mot père), une tradition, et encore des amis et des pères spirituels. Et nous recevons une culture donnée dans un environnement, c’est-à-dire dans le temps, notre histoire, et dans l’espace, notre monde et la création. C’est cela que le livre représente : une sagesse, une réflexion, des repères, une mémoire, un univers où voyager, un miroir de nous-même et en même temps une fenêtre pour voir au loin.

Fêtez les pères ! Lisez des livres ! Pour trouver votre juste place et croire en votre capacité de vivre !

 

Frère Philippe Jaillot, o.p.