Infirmier devenu prêtre assomptionniste, le père Denis Ledogar est aumônier à l’hôpital de Strasbourg. Il a publié Seul l’amour fracasse les tombeaux et Contre vents et marées (Presses de la Renaissance, 2005 et 2010). Il était notre invité dans notre émission de dimanche 11 février, à l’occasion de la Journée Mondiale des Malades. Entretien avec Denis Lédogar.

Le Jour du Seigneur – Que nous enseignent les Ecritures sur la souffrance ?

Père Denis Ledogar – Dans la Bible, le Livre de Job nous présente un homme, un innocent, qui souffre. Job interroge Dieu sur les raisons de ce malheur. Ses amis bien-pensants l’accablent avec de beaux discours. La souffrance reste un mystère. Dans les Évangiles, Jésus n’a pas glorifié la souffrance. Par contre, il a retroussé ses manches, il a guéri, il a encouragé, il a passé son temps à lutter contre la souffrance. Et quand il doit l’endurer, il se comporte comme un humain. En arrivant devant le tombeau de son ami Lazare, Jésus pleura (Jn 11, 35). Nous avons donc un Dieu qui pleure. Cela est spécifique au christianisme.

Que nous apprend la souffrance de la croix ?

Quand Jésus est arrêté, il prend conscience de ce qui l’attend. Il demande à son Père : « Père, que cette coupe passe loin de moi » (Mt 26, 39). Jésus ne se présente pas comme un champion de la souffrance. Il évite certains villages où on veut le faire périr (Jean 7, 1-10). Après la prière du Notre Père, nous sommes invités à dire : « car c’est à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Par fidélité au Christ ’aime de temps en temps prier en mon intimité et dire : « car c’est à toi qu’appartiennent la faiblesse, la pauvreté…». Jésus prend le visage de toute souffrance. Si Jésus nous demande d’accepter de souffrir, c’est uniquement pour l’Évangile : « S’ils m’ont persécuté, ils vont persécuteront » (Jn 15, 20). Quand il nous invite à porter sa croix, ce n’est pas celle de la maladie.

Comprenez-vous que l’homme souffrant puisse rejeter Dieu ?

Bien sûr ! Quand une maman perd un enfant tragiquement, la première réaction est la révolte. « Où est Dieu ? Ce Dieu dont on m’a dit qu’il est amour. » En tant qu’aumônier d’hôpital, cette question m’est souvent posée. Il ne s’agit pas alors de défendre Dieu ou de le disculper. Il n’a pas besoin d’avocat. Une personne qui est assaillie par la souffrance physique, morale ou spirituelle a besoin de l’exprimer. Il faut laisser sortir les mots. Dire, c’est se libérer. Un patient qui a mal ne peut entendre les discours pieux, il a besoin de silence et d’écoute. À travers le silence, l’écoute, je peux le rejoindre. Selon la proximité que je partage avec lui, je peux poser discrètement ma main sur son épaule. Sentir cette humanité à côté de lui, cela lui fait du bien. Le geste précède la parole.

 Le silence est-il la première réponse à apporter ?

Après l’expression de ce cri, après un temps d’écoute, de silence, on peut oser la parole. Mais pas un cours de théologie. Face au terrifiant silence de Dieu, il n’y a pas de réponse. Il faut rester humble. Sur son lit de mort, le cardinal Veuillot, archevêque de Paris, disais : nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même, j’en ai parlé avec chaleur. Dites- aux prêtres de ne rien dire : nous ignorons ce qu’elle est.”

Quelles paroles peuvent être prononcées ?

Je rejoins le malade et la personne qui souffre en étant solidaire de leurs questions. Jésus dans son humanité a été confronté aux mêmes interrogations. Il a pleuré, a douté, a eu peur. Parce qu’il a vécu tout cela, il nous rejoint dans notre humanité. Cette attitude est parlante pour la personne douloureuse. Au lieu de parler, j’essaye de faire découvrir au malade que Jésus est à ses côtés, qu’il souffre avec lui. Quand l’homme respire mal, Dieu étouffe. Toute parole peut être partagée avec le malade, à condition qu’elle soit bienveillante. Le soin de l’infirmier, accompagné d’un sourire, prend une autre dimension. On peut faire de chaque minute une rencontre de l’ordre du sacré. Toucher le coeur de l’autre.

Quelle place peut occuper Dieu dans le coeur de celui qui souffre ?

Paul Claudel écrivait : « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance, il n’est même pas venu pour l’expliquer. Il est venu pour la remplir de sa présence. » Un chrétien peut offrir sa souffrance à Dieu. Mais attention : Dieu n’a pas plaisir à recevoir le cadeau de la souffrance. Cela peut signifier que malgré le mal et ce qui me déshumanise, je veux continuer mon chemin avec le Seigneur et poser mes mains dans les siennes. Dans ce sens, la souffrance peut faire grandir l’homme. Un soir, en passant voir une patiente âgée, en fin de vie, que je connaissais bien, je lui disais : « Je ne vous sens pas bien, je crois que vous avez mal. » Elle me répond avec le sourire : « J’offre ma souffrance à Dieu pour que vous continuiez à être un merveilleux prêtre auprès des malades. » J’avais envie de lui répondre : « Mais ce n’est pas à vous de souffrir pour moi. C’est à moi de prendre les moyens pour rester un bon aumônier sensible à la souffrance des autres. » Mais avec du recul, je trouve sa réaction merveilleuse. Elle a trouvé du sens à sa souffrance. Mais cela ne me permet pas de demander à tous les malades d’offrir leur malheur à Dieu. Quand je connais l’autre et après un apprivoisement mutuel et un cheminement spirituel, je peux l’inviter à relire sa souffrance en communion avec Jésus. Cela nécessite beaucoup de respect et d’humilité.

Comment aidez-vous les familles et proches des souffrants ?

Les croyants peuvent fonder leur espérance sur le Christ ; pour eux, la vie n’est pas absurde. Mais cela ne va pas de soi. J’accompagne des personnes qui n’ont pas la foi, pour qui il n’y a rien après. Sans essayer de les récupérer, je leur manifeste ma présence, comme un frère en humanité. Parmi eux, certains sont partis en toute sérénité avec le sentiment d’avoir vécu de belles valeurs humanistes. Je rencontre une génération d’adultes qui perdent leurs parents, et qui sont complètement démunis devant la mort. On m’interroge : « Est-ce que mon père m’entend ? Puis-je le prendre dans mes bras ? » Je les rassure : « Tu peux t’asseoir à côté de lui, lui prendre la main, lui dire que tu l’aimes, avec des mots à toi. » Même face à une personne inconsciente, la parole et la douceur d’un proche créent des ondes de bien-être. Il n’est jamais trop tard pour glisser à l’oreille de quelqu’un : « Je t’aime. » Nul ne peut vivre s’il n’est pas aimé et particulièrement au seuil de l’existence.

Comme aumônier, comment supportez-vous de croiser tant de souffrances ?

La réponse ne peut être que très personnelle. Comme homme de foi, après des rencontres intenses, j’éprouve le besoin de me rendre à la chapelle de l’hôpital. Dans le silence, je me retrouve face à moi-même, dans une intimité avec Dieu. Un véritable dialogue s’instaure alors entre deux amis qui ont besoin de faire le point. J’ai quelquefois envie de rendre le tablier : « C’est insupportable, ce que je vis, la charge devient trop lourde, je la dépose près de toi. » J’entends alors les paroles de Jésus : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » (Mt 11, 28) Cela m’apporte de la sérénité. À côté de la prière, j’aime m’évader chaque année de l’hôpital et rejoindre les grands espaces, pour faire le vide en moi. Mes frères en communauté, les amis aussi sont importants : les retrouver, refaire le monde ensemble. Tout cela me permet de tenir. Ma belle histoire d’amour avec le Seigneur reprend le dessus. Il semble medire : « Denis, je n’ai pas de main, de bras, de sourire mais je t’ai donné le sourire, la gentillesse, la tendresse… Tu es ma voix, ma douceur auprès des malades. » Oui, le Seigneur ne fait rien sans l’homme.

Propos recueillis par Philippe Clanché pour le bulletin du Jour du Seigneur, n°204, Février-Mars 2018.


Crédit photo : Lucile Jacob