Mère Javouhey est une personnalité complexe et attachante qui a fondé la première congrégation missionnaire du XIXème siècle. Ce dimanche, nous vous proposons une émission en direct de Mana en Guyane qu’elle a fondé. C’est l’occasion pour nous de faire le point sur l’action de cette religieuse avec ce texte synthétisant les derniers développements de l’historiographie sur cette femme remarquable. Nous le faisons avec le concours de l’historienne Pascale Cornuel, auteure d’une thèse sur Mana. Toutes ses recherches sont consacrées à Anne-Marie Javouhey et aux nombreuses problématiques que soulèvent sa vie et son œuvre.

Anne Javouhey est née le 11 novembre 1779 à Jallanges, près de Chamblanc, berceau de la famille Javouhey en Côte d’Or. Lors de la Révolution française, elle se consacre à Dieu pendant une messe clandestine et part en quête de sa vocation, tout en faisant l’école à des enfants pauvres dans les villages voisins. Elle fait de brèves mais fortes expériences religieuses auprès de Jeanne-Antide Thouret, ancienne Fille de la Charité, et Augustin de Lestrange, trappiste cistercien. Elle fonde une société Saint-Joseph en 1807 qui prend en 1812 le nom de Saint-Joseph de Cluny par suite de l’installation de sa maison mère dans cette ville.

En 1815, elle crée à Paris une école basée sur la méthode mutuelle. Les meilleurs élèves dans une matière y enseignent à leurs camarades qui peuvent en faire autant dans une autre matière, d’où le qualificatif de mutuel. Mais la méthode a été inventée par des Anglais de confessions protestantes et importée en France par des philanthropes. Pour tous ces motifs, son initiative lui vaut les critiques acerbes de nombreux ecclésiastiques. Elle lui attire en revanche les sympathies des cercles philanthropes influents en haut lieu. Sa congrégation se voit confier l’enseignement des filles et les soins hospitaliers dans les colonies. Très ouverte, elle est à l’écoute de son temps dans le but d’y capter les signes de “la sainte Volonté de Dieu”. C’est ainsi qu’elle adhère à l’idée très minoritaire alors de création d’un clergé africain, et qu’elle fonde une école destinée aux enfants d’Afrique à son retour en 1824 d’un séjour de deux ans au Sénégal et en Sierra Leone. Dans ces deux colonies, elle découvre aussi le système de l’engagement par lequel la France et le Royaume-Uni entendent se préparer à un colonialisme sans esclaves, leur émancipation apparaissant inéluctable.

Durant ces années, elle gagne la confiance du ministère de la Marine et des Colonies et particulièrement de son directeur des Colonies, Filleau de Saint-Hilaire, impressionné, et par la foi de la religieuse et par l’efficacité de la femme d’entreprise qu’elle est tout autant. En 1828, il lui confie la responsabilité d’une expédition pour un établissement colonial alors en souffrance sur les rives de la Mana dans le Nord-Ouest de la Guyane française. Elle s’y rend avec 86 colons européens dont un bon tiers de sœurs, les deux autres tiers étant formés de jeunes hommes célibataires et de familles. Son intention est de marcher dans le sillage des missionnaires jésuites du Paraguay. C’est un demi-échec au sens où la vie monastique de l’établissement est jugée pesante par les laïcs et où la direction d’une femme est par certains acceptée difficilement. Mais c’est aussi un demi-succès car elle réussit là où tous ses prédécesseurs ont échoué : l’établissement survit. C’est durant ce premier séjour qu’elle achète une trentaine d’esclaves, la majorité en danger de mort soit pour s’être enfuis de chez leur maître soit pour avoir témoigné contre lui de tortures infligées à l’un des leurs. Leur relation est excellente, ce que le ministère apprend avec intérêt.

De retour en France en 1833, elle y croise la grande histoire. Le Royaume-Uni a voté l’abolition de l’esclavage dans ses colonies. Sous l’effet, le mouvement abolitionniste français renaît de ses cendres et fait pression. Le gouvernement français ne veut pas s’engager dans une voie aussi radicale et imagine plutôt un essai de préparation à la liberté de quelques centaines d’Africains. Par liberté, il entend le fait de travailler dans les plantations moyennant un salaire.

Il se tourne vers mère Javouhey, convaincu qu’elle réussira car ils voient en elle un “bon maître”. Les Africains qui lui sont confiés sont des victimes de la traite clandestine, libérés en 1831 et engagés pour sept ans. Ils sont depuis leur arrivée en Amérique traités comme des esclaves en dépit de leur situation. Mère Javouhey accepte la proposition. Dans le souvenir du système de l’engagement à ses débuts au Sénégal et en Sierra Leone, elle y voit la mission que Dieu lui réserve.

Elle retourne en Guyane fin 1835, soutenue par les abolitionnistes, parmi lesquels les philanthropes dont elle a gagné l’estime en 1816. En Guyane en revanche, la haine des grands propriétaires esclavagistes n’a pas de bornes. Dans des conditions d’une difficulté inouïe, elle fonde avec ses sœurs et un demi-millier d’Africains, les “libérés engagés” et leurs enfants, un village. Dans cette “sainte entreprise” comme elle dit, mère Javouhey se positionne non comme un maître, mais comme une mère de famille qui fait confiance aux enfants du “Père commun” auquel elle-même s’est consacrée. Sa confiance en ces hommes et femmes procède de sa propre foi.

En 1838, 169 d’entre eux arrivent au terme de leur engagement de sept ans. Elle saisit cette occasion pour engager à son tour ses propres esclaves. Mère Javouhey voit en effet dans ce dispositif d’engagement le moyen de les préparer à la liberté telle qu’elle la conçoit, avec une bonne santé, les savoirs élémentaires, quelques lopins de terre et surtout la connaissance du “Père commun” qui les aime et attend d’eux qu’ils deviennent d’honnêtes chrétiens, frères en Jésus-Christ.

Mais le gouvernement n’attend pas un village chrétien. Il veut une plantation d’agriculteurs salariés, producteurs de denrées coloniales, source de profit, ce qu’il appelle les “cultures”, telle que la canne à sucre, par opposition aux “vivres”. Mère Javouhey fait valoir que les Mananais ne veulent pas produire de “cultures” plus que de besoin pour eux. Elle respecte leur décision puisqu’ils sont libres. C’est une autre conception de la liberté qui déçoit beaucoup à Paris, y compris parmi ses soutiens, tout autant abolitionnistes que colonialistes. Elle rentre en France en 1843 pour plaider sa cause.

Mais le directeur des Colonies qui la soutenait est parti à la retraite un an plus tôt. Le 1er janvier 1847, Mana rentre dans le giron de l’administration coloniale. De son côté, mère Javouhey est très accaparée par la vie de sa congrégation gravement attaquée par Mgr d’Héricourt, évêque d’Autun, qui veut devenir supérieur général à sa place. Après la révolution de 1848, elle fait tout pour empêcher la venue de bagnards à Mana. Elle meurt en 1851.

 

Le modèle de société qu’Anne-Marie Javouhey a créé à Mana appartenait dans cette France post révolutionnaire au passé car c’était un village de paysans chrétiens. Mais dans une colonie esclavagiste, il était totalement subversif puisque ces paysans étaient maîtres de leur propre consentement.  En même temps, Mana appartenait au futur. En effet, ses habitants y avaient tous accès aux soins et à l’école, pour mère Javouhey indissociables de l’évangélisation, et les filles tout autant que les garçons. Tous ces traits font de son œuvre une utopie, et une utopie chrétienne au sens où une telle manière de faire procédait de sa foi en Dieu, source de sa confiance en “Ses chers enfants d’Afrique”, comme elle disait. C’est cela qui explique qu’elle soit si présente dans la mémoire locale, une mémoire que perpétuent aussi les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, toujours présentes à Mana.

Pour aller plus loin :

Pascale Cornuel, Anne-Marie Javouhey et l’ambivalence de la pauvreté, in L’histoire de la Guyane, depuis les civilisations amérindiennes, (Collectif sous la direction de Serge Man, Lam Fouck et Jacqueline Zonzon), Matoury (Guyane) Ibis rouge éditions, janvier 2011. pp 233 – 252

Pascale Cornuel, Esclavagisme et engagisme : le cas de l’atelier colonial de Cayenne (1818 – 1848), in L’histoire de la Guyane, depuis les civilisations amérindiennes, (Collectif sous la direction de Serge Man, Lam Fouck et Jacqueline Zonzon), Matoury (Guyane) Ibis rouge éditions, janvier 2011. pp 369 – 392

Pascale Cornuel, Mère Javouhey et l’esclavage, in Guyane, Histoire et Mémoire, la Guyane au temps de l’esclavage, (Collectif sous la direction de Jean-Pierre Bacot et Jacqueline Zonzon), Matoury (Guyane) Ibis rouge éditions, janvier 2011. pp 419 – 434

Pascale Cornuel achève une biographie sur Anne-Marie Javouhey qui doit sortir courant 2019.

CREDIC (https://sites.google.com/site/credicmonde/)