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Le jour du seigneur

Delacroix : un peintre religieux ?

Décryptage

Dimanche 17 septembre, à l’occasion des Journées du patrimoine (16 et 17 septembre), Le Jour du Seigneur nous propose une programmation autour de deux œuvres religieuses du peintre Eugène Delacroix. L’occasion de redécouvrir avec le frère Yves Combeau la fresque de « La lutte de Jacob  avec l’ange » qui se trouve dans l’église Saint-Sulpice à Paris.

Delacroix, peintre romantique, peintre de Dante, de l’Orient, de la « Liberté guidant le peuple », des chevaux, des héros et des batailles, est aussi un peintre religieux. Avec ses moyens propres, et une étonnante profondeur.

Autoportrait Eugène Delacroix (1798-1863) / Galleria degli Uffizi, Florence, Italy / Bridgeman Images

Il faut bien ranger les artistes dans des catégories. Pour les distinguer, pour les comparer. Eugène Delacroix (1798-1863) a été classé parmi les romantiques. Son pinceau si nerveux qu’il donne l’impression d’égratigner la toile, ses couleurs, éclats de bleu et d’orange dans le brun chaud d’un fond tourmenté, ses thèmes enfin, tirés du moyen âge, de Dante, de Shakespeare ou au contraire de l’époque contemporaine, comme l’indépendance de la Grèce ou la révolution de 1830, jusqu’à son propre personnage, cheveux longs, moustache de hussard, regard farouche, tout cela semble en faire, en effet, l’exemple du peintre romantique.

Mais c’est un malentendu. Farouche, Delacroix l’était. Mais l’homme des révolutions a aussi été un grand connaisseur des anciens et des classiques ; l’homme dont la « Liberté » s’avance torse nu et baïonnette au poing a aussi été un peintre religieux — non, mieux que religieux : un peintre spirituel. Je veux dire qu’il n’a pas simplement représenté tel mystère de la foi, mais qu’il a vécu, par sa peinture, tel mystère de la foi. C’est la grande différence.

Du récit à l’œuvre

Reconnu par les pouvoirs publics au terme d’une carrière brillante, mais aussi remplie de polémiques, Delacroix reçoit en 1849 la commande du décor d’une des chapelles de Saint-Sulpice à Paris. L’État en effet désire redonner aux églises, dont il est responsable — on est sous le régime du concordat de 1802 —, le décor qu’elles ont perdu à cause de la Révolution. Mais les thèmes sont imposés, et la banalité est facile. À Saint-Sulpice, il s’agit d’une chapelle des Saints-Anges. Comment Delacroix va-t-il s’y prendre ?

Il a trois œuvres à réaliser, deux très grandes parois et la voûte. Nous intéresse ici une des deux parois, celle pour laquelle il choisit, dans l’Écriture et dans l’histoire de l’art, le combat de Jacob avec l’ange. En voici le récit : Jacob, le patriarche biblique, a fait passer un gué à sa petite caravane. Il reste seul, le dernier.

« J’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. »

Alors se produit un épisode étrange :

« Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. […] Il dit : ‘Lâche-moi, car l’aurore est levée’, mais Jacob répondit : ‘Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni.’ Il lui demanda : ‘Quel est ton nom ?’ — ‘Jacob’, répondit-il. Il reprit : ‘On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté.’ Jacob fit cette demande : ‘Révèle-moi ton nom, je te prie’, mais il répondit : ‘Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?’ Et, là même, il le bénit.

Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, ‘J’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve.’ »

On remarque qu’il n’est pas question d’ange, mais de « quelqu’un ». C’est la tradition qui parle d’ange. Jacob, lui, comprend que ce n’est pas un homme ni un ange, mais Dieu, Dieu lui-même, en combat singulier, jusqu’à l’aurore.

Une interprétation très personnelle

De nombreux peintres ont tenté de représenter ce passage. Rembrandt, Gustave Doré, Gustave Moreau, Gauguin… Le plus souvent, ils cadrent « serré » sur le duo des combattants. Delacroix n’hésite pas à emprunter les gestes tirés de la tradition. Ainsi, son ange est plus droit, plus paisible que dans ses premiers croquis. Le peintre montre ainsi qu’il connaît son métier et qu’il n’a pas la prétention de sortir du chemin tracé par ses prédécesseurs. Il renonce à l’orgueil novateur des romantiques pour déclarer son appartenance à une filiation de lecteurs et d’artistes croyants. L’artiste qu’il est appartient à un peuple et œuvre pour un peuple (de croyants).

Pourtant, c’est bien Delacroix qui peint. En bas à droite, dans une lumière dorée où moutonnent chameaux et brebis, la suite de Jacob s’agite comme une des smalas arabes qui l’ont rendu célèbre.

Mais il y a plus original. Au lieu d’occuper la partie centrale, l’ange et Jacob sont rejetés en bas et à gauche, laissant place autour d’eux à un immense paysage d’arbres et de rochers surpris dans le vermeil de l’aube, les arbres tourmentés, tordus, comme s’ils se battaient eux aussi. En isolant Jacob, Delacroix montre sa solitude, sa faiblesse d’homme dans un univers plus grand que lui ; mais en donnant une vie si violente aux arbres, il montre que le combat de Jacob n’intéresse pas que Jacob ; c’est tout le destin de la Création qui est en jeu à cet instant crucial. « La Création aspire de toute ses forces à la Révélation », dit saint Paul.

Le combat de la foi

Enfin, Delacroix inverse les gestes. Le texte dit que l’« ange » a frappé Jacob à l’aine. Mais ce n’est pas l’ange qui frappe ici. C’est Jacob. C’est le genou de Jacob qui vise l’aine de l’ange.

Qu’a voulu dire Delacroix ? Ceci : Jacob a répliqué. Il s’est battu, bien que blessé, jusqu’à ce que l’ange cédât. Or cet ange, je l’ai dit, n’est pas un ange, n’est pas un homme, n’a pas de nom, parce que c’est Dieu.

Et c’est là le combat de la foi. Car beaucoup d’hommes, comme Delacroix, sentent entre Dieu et eux trop d’obstacles, trop de mystère, trop de ressentiment ou d’incertitude. 

Delacroix lui-même a avoué que ce combat était le sien. Combat de l’artiste contre la matière, combat de l’homme contre toute adversité et aussi combat de l’homme pour trouver Dieu. Fils de la Révolution, Delacroix n’a rien d’un pieux personnage. Dieu lui échappe ; Dieu, pour lui, est plus mystère que soutien, question que réconfort. Alors, dans ce tableau, Delacroix empoigne Dieu, ou plutôt le sans-nom-qui-est-Dieu. Il cherche, il tourne, il frappe par le pinceau, par les courbes frémissantes, par les touches brusques, par les couleurs éclatantes, par ce geste inouï. Il se bat avec Dieu jusqu’à ce que Dieu réponde, se dévoile, cède enfin à son désir.

Et c’est là le combat de la foi. Car beaucoup d’hommes, comme Delacroix, sentent entre Dieu et eux trop d’obstacles, trop de mystère, trop de ressentiment ou d’incertitude. Il est toute une tradition du « combat spirituel », de saint Dominique qui crie en priant à sainte Thérèse d’Avila qui supplie de tout son corps, des ascètes du désert à la colère de Bernanos. En matière de foi, ou plutôt de quête de la foi, de résistance dans le doute et l’épreuve, certains d’entre nous sont doux et patients. D’autres empoignent le mystère avec violence. Et Dieu, s’il ne les ménage pas, finit par reconnaître leur obstination et leur ardeur. Finit par les bénir.

Delacroix a mis plus de dix ans à réaliser son « Combat de Jacob ». En 1861, il écrit dans son Journal : « La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières. […] Ce qui me paraissait de loin le plus facile à surmonter présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console ? » De ce que Dieu bénit les combattants qui ne cessent pas de lutter, de lutter pour trouver le trait, pour trouver la lumière, pour trouver la vérité, pour trouver la beauté, pour trouver Dieu.

Fr. Yves Combeau o. p.


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