Interview exclusive de la réalisatrice qui pose un regard curieux et novateur sur nos cathédrales dans son documentaire exceptionnel Les cathédrales dévoilées.
Christine Le Goff, pourquoi avoir posé votre caméra sur ces géantes ?
Je suis une grande passionnée d’art et d’architecture sacrée. Les cathédrales me transportent. Un jour, j’ai entendu une nouvelle génération d’historiens évoquer des choses dont je n’avais jamais entendu parler. Les cathédrales ont soudain repris vie sous mes yeux. Leur grammaire, bien plus complexe que je ne le pensais s’est imposée à moi. J’ai voulu rendre hommage à l’incroyable savoir-faire et à la passion immense de ces générations appliquées à l’édification de monuments qui bien plus qu’une somme de fer, de pierre et de verre sont le réceptacle d’une foi ! Je suggère une transmutation magnifique des matériaux dans un ensemble symbolique qui est lumière et esprit.
Qu’allez-vous nous dire de nouveau que nous ne sachions déjà à propos de nos vieilles cathédrales ?
Depuis une dizaine d’années, les découvertes se succèdent qui remettent en cause nombre d’idées reçues. J’ai pris le parti de d’une exploration à la fois scientifique, archéologique et historique. L’approche prend en compte les toutes dernières recherches et privilégie le travail des chercheurs sur le terrain. Je suis quelqu’un d’extraordinairement curieux. J’aime savoir, j’aime qu’on m’emmène derrière les choses et qu’on me montre les détails.
Le film raconte par exemple combien les cathédrales sont armées de plomb et de fer. Arnaud Timbert, historien spécialiste de l’architecture gothique et en charge du suive des grands chantiers de restauration en cours m’a fait découvrir un matériau et un procédé de construction inouï. Le fer, je le retrouve partout où je vais. Même à Sainte-Sophie à Istanbul, la première et la plus grande de toutes les basiliques, en levant la tête j’ai vu du fer partout. Le film exhibe la sophistication incroyable de l’art des bâtisseurs du XIIe et du XIIIe siècle. Saviez-vous par exemple que sans le marteau hydraulique, il n’y aurait pas eu d’architecture gothique ? Le XII e siècle est le siècle de grands changements technologiques. Les cathédrales sont les enfants de cette première révolution.
Si mon film arrive à donner à des spectateurs l’occasion d’ouvrir les yeux sur ce petit miracle qu’est l’architecture gothique, ce sera un grand succès. J’estime avoir réussi quand je communique aux gens au travers d’un film l’envie d’aller voir par eux-mêmes, de continuer à lire, à s’instruire toujours davantage.
Quelle est la particularité de la case documentaire Aventure humaine dans laccquelle sera diffusé le film ?
L’histoire est vivante. Mon travail est un dialogue avec l’aventure passionnante de jeunes chercheurs qui engagent toute leur vie pour l’étude des monuments. Ils sont les premiers à grimper au sommet des échafaudages… Et puis ces cathédrales commencées entre le XIIe et le XIIIe siècle sont arrivées inachevées au XIXe siècle. Ce sont les hommes du XIX e siècle qui les ont terminées. Aujourd’hui le travail de l’entretien et de la restauration nous replonge dans la splendeur première des édifices et rendent tangibles la mémoire et la trace des hommes qui les ont construites. Il y a beaucoup d’émotion à reconnaître la trace d’un homme et d’un outil par rapport à la trace d’un autre homme et d’un autre outil.
Il a vous a certainement fallu des moyens techniques ambitieux…
Ce projet s’inscrit dans une collection produite par Telfrance et Providence Pictures, en association avec les chaines publiques ARTE et WGBH NOVA (USA), sur les grands monuments du monde qui ont marqué l’histoire des hommes, tant par leur prouesses architecturales que par la force symbolique qu’ils diffusent. Seules les coproductions internationales et deux à trois années de travail permettent à de tels films de voir le jour.
Peut- on encore être créatif dans les films historiques ?
Quand des chercheurs utilisent le scan laser dernière génération pour modéliser Notre Dame de Paris en 3 dimensions, nous découvrons les monuments comme personne ne les a encore jamais vus. La technique et les images permettent d’aller au plus près des matériaux. Combinées à la quête scientifique et remises en perspective chronologique, les cathédrales nous parlent une langue
nouvelle. S’est-on jamais demandé si elles étaient peintes en couleurs ? Dans mon film, le tempo est enlevé, il y a beaucoup d’images, on se déplace beaucoup. Pour le peu qu’il en a vu, mon neveu de 9 ans a été envouté…
Faire un film sur les cathédrales gothiques du point de vue des matériaux et de la matière avec le secours des technologies les plus innovantes, c’est palper l’immatériel. C’est assister à la transmutation du fer, de la pierre et du verre en quelque chose qui est de l’ordre de l’esprit et de la lumière et qui préfigure la splendeur de la Jérusalem céleste.
D’une manière générale, on sait que les téléspectateurs aiment les rétrospectives historiques, les films dits de mémoire. Comment expliquez-vous cet engouement ? Est-ce un phénomène de générations ?
Nous vivons dans un monde de plus en plus fragmenté où il est très facile de s’égarer. L’histoire est comme une corde arrimée dans le passé. Elle nous tient et donne du sens à notre présent. Venant des Etats-Unis dont l’histoire est récente, j’ai mesuré combien les gens cherchent désespérément des racines en amont de leur arrivée en Amérique. Nous avons tous besoin de retourner dans le temps. Les cathédrales sont une leçon de continuité. Je crois qu’on a une vraie responsabilité de transmettre l’Histoire en la racontant comme une histoire. Les jeunes ont besoin de retrouver une filiation dans le passé.
Pourquoi les téléspectateurs ne se lassent-ils jamais de l'histoire des cathédrales ?
C’est qu’elles sont incroyablement émouvantes, impérissables depuis huit siècles, uniques. Ces hommes étaient géniaux. Quelle audace ! Quelle folie ! Il n’y a rien eu de plus lumineux que ce Moyen âge et son activité immense d’invention. Beauvais, la plus haute de toutes les cathédrales, privée de nef, est une fusée lancée vers les cieux. Noyon, toute petite cathédrale capétienne primitive a taille humaine. Notre Dame de Paris, j’ai eu le bonheur de la filmer vide, de l’appréhender pour moi toute seule…
Croyez-vous que la télévision serait légitime pour apporter une attention au besoin de pédagogie sur l'histoire des religions ?
Quand elle fait son travail qui est d’éduquer, la télévision est essentielle. Ensuite le travail continue ailleurs. Un film est comme un tremplin. C’est le moment de l’étincelle qui nous donne envie d’aller à Noyon, à Saint Denis et à Chartres, d’aller toucher les pierres et sentir les stries puis de prolonger l’enquête par la découverte et la lecture.
Propos recueillis par Marta del sol pour le Bulletin du Jour du Seigneur, édité par le CFRT.


