« Vous avez la carte de fidélité du magasin ? » me demandaient les caissières avec un sourire calibré. Ce à quoi j’aimais répondre par une blague sans la moindre finesse : « Non. A vrai dire, je ne suis pas un garçon très fidèle… » Mais c’est promis : plus jamais je n’oserai sortir cette plaisanterie. Jamais. Le site Gleeden m’en a vacciné pour le restant de mes jours, avec sa campagne insolente de « premier site de rencontres extra-conjugales ».
Innocemment, je pensais encore que la fidélité était une valeur estimée (sinon partagée) par la majorité de mes contemporains. Véritable socle moral selon les Dix Commandements : « Tu ne commettras pas d’adultère » ; pilier du mariage chrétien, mais aussi de l’union civile : « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance » (article 212 du Code civil, quand même). Il faut croire que c’était une illusion, ou en tout cas que ce genre de principe peut s’effacer devant les impératifs d’un marché en pleine émergence. Bizenesse ize bizenesse…
Car le mari volage ou l’épouse infidèle vous le diront : l’adultère n’est pas qu’une partie de plaisir. Entre les frais générés et le risque de se faire prendre, le trompeur payait jusqu’ici très largement le prix de sa trahison. Et allez savoir pourquoi, ce genre de difficultés avaient au moins l’avantage de se poser comme des freins naturels. Puis internet est arrivé, qui propose désormais non seulement les sites de rencontre spécialisés dans l’extra-conjugal, mais aussi les sites sur lesquels des alibis et justificatifs de mensonges peuvent être conçus sur mesure.
On n’arrête pas le progrès. Hélas, la souffrance non plus.
Ce qui est scandaleux dans le fait qu’une agence spécialisée dans la mise en relation de conjoints adultérins puisse s’afficher sans complexe en quatre par trois dans le métro, c’est qu’elle le fasse sous les yeux de ceux qui auront à payer le prix de cette insoutenable légèreté. Ou qui le paient déjà, et lourdement. Car si un Français sur trois déclare avoir été infidèle (ou l’envisager), cela signifie d’abord qu’un Français sur trois a été ou risque d’être trompé, bafoué, cocufié par celui ou celle qui lui avait pourtant promis de l’aimer pour toujours et exclusivement… Voilà le vrai chiffre caché derrière l’étude de marché de Gleeden. Et pour ces personnes, qui la plupart du temps ont vécu ou vivent l’adultère de leur conjoint dans les larmes et le désespoir le plus sombre, on vient ajouter à l’humiliation le mépris : on revient les narguer avec un site qui rendra désormais la trahison encore plus simple, encore moins détectable (Gleeden développe par exemple des partenariats avec des hôtels), avec des airs de pseudo philosophie chic et branchée. « C’est parfois en restant fidèle qu’on se trompe le plus », osait ainsi une autre affiche pour le site. Un bon gros crachat en plein visage de ces femmes abandonnées, de ces hommes détruits, de ces enfants privés d’un foyer stable et de parents unis. Rien que ça ; quantité négligeable ? Sans doute, face à un gros profit potentiel…
Jouer avec cette valeur de fidélité, ce n’est pas libérer nos contemporains des chaines d’une institution qui serait là pour broyer leur liberté et leurs désirs. Au contraire : c’est réduire à néant la chance incroyable que représente cette promesse pour un couple. La fidélité n’est pas là pour « priver » d’autres histoires amoureuses, mais pour épanouir celle que l’on a choisie, librement. Elle est aussi le socle sur lequel un couple va pouvoir s’appuyer quand les difficultés se présentent ; parce que, justement, c’est une promesse que les époux se sont faite, pour affronter les épreuves de la vie ensemble.
Idéalisme béat ? Pas plus que celui qui voudrait qu’on n’est heureux qu’en allant constamment voir ailleurs. On finirait presque par croire parfois que nos glorieux combattants pour plus de libertés et d’ouverture d’esprit ont en fait tout simplement perdu toute envie de se battre pour sauver leur famille. Une sorte de « Courage, fuyons » qui se dissimulerait derrière des « Indignez-vous » soudain débordants de vacuité.
La vraie question derrière tout ça, c’est bien de savoir si la société dans laquelle nous vivons va continuer à croire qu’un foyer solide peut être une garantie de bonheur et d’épanouissement pour chacun. Croyons-nous encore au couple, et à la force de ce lien qui unit les époux, librement et sans contrainte, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour s’aimer fidèlement tous les jours de leur vie ?
Ou a-t-on envie de voir se dessiner demain un nouveau modèle de couple 2.0, dont le credo serait : « On s’est rencontrés à cause de Meetic… on s’est séparés grâce à Gleeden » ? Je ne sais pas vous, mais j’ai fait mon choix. Sans hésiter.



