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24/05/2015, Solennité de la Pentecôte

Texte de l'homélie

Feuillets d’album

Du fond de notre longue mémoire commune, vieille de huit siècles désormais, remonte une foule de souvenirs. Dans un couvent de Florence, vers 1440, deux hommes se croisent. Le premier, Jean de Fiesole, vient prêcher à ses frères. Rien d’étonnant à cela, sinon que lui prêche avec son pinceau. Il illumine chaque cellule austère de Saint-Marc d’une scène particulière de la vie du Christ et rappelle ainsi que le Christ est le maître des frères prêcheurs. On a dit que Fra Angelico avait créé un « style nouveau » : il l’a fait, certes, mais en revenant aux couleurs lumineuses de l’École de Sienne, elle-même héritière des icônes orientales. La nouveauté par un approfondissement de la tradition : il y a là, je crois, un trait du caractère dominicain. N’était-ce pas ce qu’avait déjà fait saint Thomas d’Aquin, en remodelant la théologie latine par une lecture attentive d’Aristote ?

Le second personnage n’est pas dominicain, mais Tommaso Parentucelli, qui deviendra pape un peu plus tard, est venu créer dans ce même couvent de Saint-Marc la première bibliothèque moderne. Le dominicain aime les livres, c’est connu ; mais il ne les aime pas comme un trésor à préserver, ou un instrument de pouvoir. Le chroniqueur nous raconte qu’étudiant à Palencia, saint Dominique, « ému par la détresse des pauvres, résolut de soulager autant qu’il le pût la misère des ceux qui mouraient autour de lui. Il vendit donc les livres qu’il avait et qui pourtant lui étaient vraiment indispensables… ». Pour un dominicain, le Livre est un condensé de l’univers, un jardin de poche ouvert sur le vaste monde, un gage de sérieux de la recherche intellectuelle. Le Père Lagrange a consacré toute sa vie au Livre, par excellence. Il fonde l’École biblique de Jérusalem, en 1890, et fait entrer dans la théologie catholique l’air frais de l’exégèse moderne : toujours ce souci de rigueur et de nouveauté !

On entend souvent dire que les droits de l’homme, auxquels nous sommes si attachés, viennent des Lumières. Ils remontent, en fait, à la Bible elle-même et furent théorisés à l’Université de Salamanque, au XVIe siècle. Maître Francesco de Vitoria donne là une forme moderne au droit des gens et pose les premiers jalons de ce qui deviendra par la suite le droit international. C’est en s’appuyant sur ce droit des personnes que Frère Antonio de Montesinos lance son cri historique sur la grande misère des Indiens d’une Amérique à peine découverte, tandis que Bartolomeo de Las Casas s’en fait le défenseur systématique. Tout au long des siècles, jusqu’à nos jours encore, des frères et des sœurs s’engagent ainsi au service de la justice sociale, parfois au péril de leur vie.

L’heure n’est pas au panégyrique, je le sais. Il y eut dans notre passé des pages sombres et des pages violentes. Elles sont d’ailleurs largement connues, amplement citées… Je me suis contenté d’extraire quelques photos de l’album de famille. Car il s’agit bien d’une famille : notre Ordre ne se limite pas aux frères, il comporte aussi des moniales qui furent d’ailleurs les premières à être fondées par saint Dominique, des religieuses actives dans les hôpitaux, les écoles et les universités, des laïcs enfin. Un des saints les plus connus n’est-il pas justement une femme, une laïque consacrée, Catherine de Sienne, qui maria, avant que Péguy ne songeât à le faire, la mystique et la politique ? Une forme d’esprit ainsi relie les divers membres les uns aux autres. Une forme d’esprit ? Je dirais plutôt un sentiment de joie : joie de suivre le Christ, joie d’écouter cet Esprit de vérité dont parle l’évangile de ce jour, joie de mener la vie des communautés apostoliques…

En puisant dans les textes primitifs, la Constitution fondamentale dessine un projet pour tous en ces termes : « Nous efforçant de mener la vie commune dans l’unanimité, fidèles en notre profession des conseils évangéliques, fervents dans la célébration commune de la liturgie, spécialement de l’Eucharistie et de l’office divin ainsi qu’en la prière, assidus à l’étude, persévérants dans l’observance régulière. » Il me semble que cet idéal, après huit siècles, n’a pas pris une ride. Heureux anniversaire et longue continuation !

Prédicateur :
Monseigneur Jean-Louis Bruguès
Références bibliques :
Ac2, 1-11 ; Ps. 103 ; Ga 5, 16-26 ; Jn 15, 26-27 ; 16, 12-15
Paroisse :
Eglise Saint-Thomas-d'Aquin (Couvent des Jacobins)
Ville :
Toulouse (Haute-Garonne)

Prédicateur :


Monseigneur Jean-Louis Bruguès

Monseigneur Jean-Louis Bruguès est né en 1943. Après des études en sciences économiques, droit, et sciences politiques, il entre dans les ordres. En 1972, il prononce ses vœux définitifs chez les dominicains et est ordonné prêtre en 1975. Docteur en théologie, il devient prieur successivement du Couvent des dominicains de Toulouse, de Bordeaux, et enfin de la Province de Toulouse. Il enseigne en parallèle la théologie morale fondamentale. Evêque d'Angers en 2000, il est élevé à la dignité d'archevêque et nommé à la Curie romaine en 2007. En 2012, il est nommé à la tête des Archives secrètes du Vatican et de la Bibliothèque apostolique vaticane.



Ses homélies :
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